Chaque matin je me levais et ouvrais les yeux sur un décor ou le pharaonique le disputait à la grandeur solennelle d'une cathédrale. La soie des draps me caressait délicatement à chaque mouvement et j'éprouvais un plaisir sans bornes à promener mes jambes sur le tissu précieux. Puis venait jusqu'à mes oreilles le chuchotement des vagues du lagon comme un appel à l'amour dans une eau qui avait la pureté d'un diamant noir...

Le miroir me renvoyait l'image d'une jeune femme blonde qui aurait pu être belle si elle n'avait abusé la veille d'une petite mousse, suivie d'une autre petite mousse, suivie d'une, non de beaucoup de petites mousses ! Je pris une Royale menthol en chantonnant : j'sais plus qui j'suis, j'sais plus qui j'suis !


Un appel retentit : Ève ! Ève !... Je mis un temps avant de réaliser qu'il s'agissait de moi... Je ne savais plus, après tant de vies vécues en une seule !

Ce que je savais c'est que j'avais très envie d'un diamant, d'un gros diamant. Depuis la veille cette envie ne me quittait pas.


D'ailleurs parlons diamant pensais-je... ne pas oublier de suggérer au grand Zig qu'il n'y a pas meilleur cadeau pour prouver son attachement, mais fais gaffe Henriette (Henriette je crois que c'est moi mais j'ai un p'tit doute,) veille surtout à ne pas pousser le pépère dans les orties... et pendant que tu y es veille aussi à ce que ta caboche garde bien en elle que tu es Ève ici... et prends bien soin de laisser Henriette là où tu aurais bien cru la voir finir son existence : au Juvénat de l'île trucmuche ou sur les planches du Fol Amant ! Penses-y bien ma toute belle me disais-je en me levant pour savourer le petit déjeuner qu'un tahitien musclé à souhait venait de déposer devant moi (faudra que je trouve un instant pour lever le tahitien pensais-je).


Ève ? Henriette ? Sœur Maria de Jésus ? Ninon Bouche en Cul ? Lova Roploplo ? Je ne savais plus très bien. Faut dire qu'il y avait de quoi !


Née Henriette LEGROS dans les années cinquante, j'avais passé mes quinze premières années en cité d'urgence avec quatorze frères et sœurs, deux parents alcooliques professionnels, une grand-mère voleuse de poules et fille de joie à ses heures (on l'appelait encore La Grande Lola), un grand-père qui à quatre-vingt ans estimait encore être le parrain du coin même s'il n'était  plus charrieur à la mécanique (Fred Pied Léger qu'on le surnommait, car il était aussi leste qu'un danseur étoile), c'est vous dire !


A quinze ans, ivre de l'univers (que je croyais m'appartenir) j'étais partie un matin sans demander mon reste. Las ! Qui n'a pas connu la rue ne peux comprendre. Un temps je crus à l'amour, le vrai, l'éternel, celui qui vous fait briller dans les yeux de l'autre, je suis une passionneuse qui dévore tout au propre comme au figuré, faut l'savoir !


Voilà ce que j'étais jusqu'à ce que Bébert le Toulousain, mon homme, mon marlou chéri aux yeux fauves me prête à Yamamoto Kadératé un japonais ex sumo au regard plus torve que torve !


Nouvelle fuite, nouvel univers, nouveau nom ! Je fus recueillie par une dame patronnesse, comtesse de son état, qui me confia au Juvénat des Filles du Christ. Je mis un temps à m'adapter. Par exemple les sœurs n'aimaient pas du tout me voir dévaler les étages sur la rampe d'escalier, n'appréciaient pas vraiment de m'entendre proposer la botte au jardinier du monastère (moi j'étais gentille, j'voulais faire plaisir à ce pauvre homme). Je mis un an avant de répondre lorsque j'entendais « Sœur Maria de Jésus, au parloir ! »


Il fallait que je me regarde dans la petite glace de ma cellule et que je me répète : si t'entends Sœur Maria de Jésus tu réponds, Sœur Maria de Jésus, c'est toi !


Le Juvénat c'était pas si mal, sauf qu'il fallait se lever au milieu de la nuit pour aller à la prière alors qu'auparavant c'était l'heure à partir de laquelle je commençais à trouver un certain goût à l'existence ! Je garde encore le souvenir de nuits de salsa et de samba dans les bras de Bébert !


- ah c'que t'es belle ! Ah c'qu'e t'es bonne Ninon Bouche en Cul me serinait-il ! La danse tu l'as dans l'corps comme du bon pinard !


Hélas ici, au Juvénat, salsa et samba ne faisaient pas partie de l'ordinaire des nonnes et le seul exercice physique autorisé était la génuflexion et l'exercice terrible du Prie-Dieu ! Faut l'voir pour le croire ! Deux heures à genoux sur un Prie-Dieu est un exercice de niveau olympique et vous en sortez aussi moulue qu'après passage dans un presse-purée ! Ajoutez à cela que j'avais une voix qui arrachait des cris d'effroi à la chorale des nonnes et vous aurez compris !


- Vous roucoulez Sœur Maria me répétait la Mère Abbesse, vous roucoulez, c'est indécent !


Il y avait aussi mon vocabulaire qui ne satisfaisait pas et j'avais du mal à faire comprendre à la Mère Supérieure


- qu'aller au canard ça faisait du bien,

- que « les dessous de Paris » n'étaient que mon porte-jarretelle et ma petite culotte,

- que lorsque je disais que Sœur de l'Enfant Roi se parfumait à l'essence de chaussette ça voulait dire qu'elle puait des pieds

- qu'un étalon n'était pas un cheval, encore moins un bourrin mais un homme qui faisait bien l'amour

- que je n'étoufferai plus jamais la bouteille de vin de messe... je disais vrai !


Bref les nonnes se déliquéfiant et la Mère Supérieure s'étranglant, j'avais l'impression désagréable d'être de la Paroisse de la Nigaude, et entre roucoulades et Olympiades du Prie-Dieu j'ai déclaré forfait au bout d'un an. Adieu l'habit immaculé, adieu le voile qui me coupait le front, à moi bas noirs, bouche rouge et tout le reste... Et puis une année sans amour... rouillée que j'étais !


Ce fut alors que des envies de salsa me reprenant j'eus l'audace de me présenter à la porte du Fol Amant, une cave où paraît-il on cherchait des danseuses. Il fallait un cul, une bouche, des jambes, des seins... J'avais tout le matériel sur moi ! Ce fut avec succès que je passai l'examen. L'on me baptisa Lola Roploplo (mon tour de poitrine).


J'eus un succès fou, les hommes se disputèrent mes faveurs (j'étais partageuse), mais un jour IL vint, lui, le Président «de» ou «du», je ne sais plus très bien. Le pouvoir est une drogue savez-vous, surtout lorsque vous l'avez sur un homme tel que lui. J'avais tout : la beauté, l'amour, le pouvoir, l'argent, le Président !


J'avais trouvé ma vraie place. Certes je ne porterai jamais son nom, mais aujourd'hui encore il m'a à la bonne, et c'est moi et non Bobonne qui s'étale dans l'eau du lagon. Si j'osais je chanterai bien Voilà Ma Gloire, mais je dois rester digne, Ève je suis devenue, Ève je dois rester... même si c'est un peu dur d'être plusieurs !