- Tu écris comme ça tous les jours ?
- Ben oui.
- Parce que tu t'ennuies ?
- Non, au contraire.
- Parce que quoi, alors ?
- Parce que sinon, je suis mort.
- Tu veux dire que tu en vis ? d'écrire comme ça ?
- Euh, oui. J'en vis. C'est exactement ça, oui.
- Tu en vis bien alors, au moins ?
- J'en vis... des vertes et des pas mûres... et ça me fait des confitures.
- Ah, bon ? Tu les manges ?
- Un peu, je les donne à goûter aussi.
- À qui ? Je ne vois jamais personne, ici.
- À qui passe au moment propice... ou par hasard - ce qui revient au même. Le plus souvent sans laisser de traces, juste un regard, du bout de la langue.
- Elles ont quel goût, tes confitures ?
- J'en ai au goudron ramolli
  d'autres aux puissantes saumures
  J'en ai avec des grains de rire
  d'autres au goût de déjà vu
  J'en ai des sucrées d'insouciance
  d'autres moisissent lentement
  J'en ai même d'inadvertance
  (mes préférées, bon an, mal an)
  J'en ai faites de branches d'arbres
  pleines d'oiseaux et d'écureuils
  J'en ai aux langoureux palabres
  à la cire, à la larme, à l'œil...
- À l'œil ? Bah ! Tu les manges avec quoi ?
- C'est vrai, j'en mange un petit peu
  avec une tisane à l'ombre
  avec un sandwich audacieux
  cuisse ferme et concombre...
J'en prends si m'en prennent l'envie, l'humeur
  parfois sur des tartines au beurre
  quelque fois même pour mon bain
(j'y trempe mon savon hautain, pour l'adoucir)
...mai, si tu veux savoir, je vais te dire :
je commence une collection qui sera d'une autre nature.
- Donc, tu arrêtes l'écriture ?
- Non pas, les confitures, oui.
- Et alors, quoi ?
- Je collectionne les mots dits.

- ... Fiou ! Eh ben, t'es pas couché !
- Non, mais toi, oui; bonne nuit.