Le lieutenant Roste faisait machinalement tourner son stylo autour de son pouce, régulièrement, consciencieusement. Ce petit geste répétitif qui ne laissait pas d’exaspérer ses voisins et ses professeurs avait accompagné toute sa scolarité depuis sa rentrée en sixième quand il avait vu pour la première fois un autre élève le faire le jour de la rentrée.

Même si son premier trimestre s’était considérablement ressenti de ses multiples tentatives pour maîtriser le mouvement, aujourd’hui la concentration et l’isolement malgré le vacarme incessant qui provenait des cellules de dégrisement qu’il lui procurait était des alliés précieux.

Cela faisait bien une heure qu’il était revenu au commissariat et il ne savait toujours pas par quel bout commencer son enquête. Il ne pouvait se résoudre à appeler le dernier nom mentionné dans l’agenda de la disparue, Monsieur Estrosi. Lui, un simple lieutenant, demander à être reçu par un ministre, il allait se faire bouler à coup sûr. Mais il ne voyait pas quelle autre piste creuser.

 - Lieutenant ? Durand venait de se pencher à la porte du bureau de Roste.

 - ... Oui, qu’est-ce qu’il y a Durand ?

 - Il y a un Monsieur Estrauzi à l’accueil qui voudrait parler à l’officier qui enquête sur la voiture du parking, j’lui dis quoi ?

 - Ben tu l’fais entrer triple buse, c’est l’Ministre de l’industrie !

 - Ah bon ? Ben il a pas la même tête qu’à la télé, c’est à cause du maquillage sûrement... Alors j’vous l’amène ?

 - Grouille imbécile !

Le lieutenant eut à peine le temps de se redresser dans son fauteuil et de mettre un peu d’ordre sur les papiers étalés sur son bureau que Durand était de retour avec son visiteur.

 - Monsieur Estrosi, le Lieutenant Roste, c’est lui qui s’occupe de l’affaire. Respects !

Durand repartit vers le comptoir de l’accueil sans demander son reste. L’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte était grand, les cheveux gris coupés courts, un visage taillé à la cerpe, rien à voir avec le motodidacte élu de la République.

 - Enchanté Lieutenant Roste !

 - ...

 - Je m’appelle Philippe Estrosi, rien à voir !

 - Excusez-moi Monsieur Estrosi, bredouilla Roste en tendant la main à son visiteur, prenez un siège je vous en prie.

 - Merci.

 - Vous vouliez donc me voir à propos de...

 - Je sais que vous avez enquêté au sujet d’un véhicule laissé au parking de l’immeuble où se trouve la BNG. Je suis le Président de la fondation qui finance les recherches de la BNG ainsi que plusieurs autres chercheurs.

 - ...

 - Comme vous pouvez vous en douter, dès que vous avez quitté nos locaux, j’ai été averti de ce qui se passait. J’ai immédiatement rassuré nos collaborateurs sur l’état de santé du docteur Eloie qui va très bien maintenant. Elle a effectivement été victime d’un léger malaise alors que nous venions de déjeuner et que je la raccompagnais à sa voiture qu’elle avait garé dans le parking souterrain de la BNG. Rien de grave, un malaise vagal lié au stress de la recherche, je suis médecin.

Mon chauffeur nous a conduit à son domicile et après lui avoir formellement interdit de revenir travailler avant une quinzaine je l’ai laissé se reposer en lui faisant promettre de me téléphoner tous les jours pour m’assurer qu’elle allait bien. Ce qu’elle a scrupuleusement respecté. Je puis donc vous assurer qu’elle va parfaitement bien et qu’il n’y a aucune raison de diligenter une enquête à son sujet.

Voilà, eh bien je ne vais pas vous importuner plus longtemps Lieutenant, votre temps est précieux. Merci et au plaisir.

 - Un instant s’il vous plaît Monsieur Estrosi, excusez-moi mais nous ne pouvons plus clore cet incident sans un minimum de procédure. Ce n’est qu’une main courante mais l’intervention d’un officier rend obligatoire un rapport. Outre la paperasse, nous aurons également besoin que Madame Eloie nous rassure elle-même sur son état.

Mais cela va se régler très rapidement et simplement, comme vous êtes ici vous allez pouvoir me communiquer l’adresse et le téléphone de Madame Eloie.

 - Bien sûr je comprends. Je ne connais pas ses coordonnées par cœur comme vous vous en doutez, je vais demander à ma secrétaire qu’elle vous les communique.

Le lieutenant le coupa dans son élan alors qu’il s’apprêtait à se lever.

 - Dîtes m’en plus sur le travail de Madame Eloie s’il vous plaît. C’est en rapport avec le nucléaire, les armes, j’ai lu des références à un réacteur et des cartouches ? Je suis curieux comme tout policier qui se respecte.

Estrosi se renfonça dans son fauteuil comprenant que le lieutenant ne le lâcherait pas aussi vite qu’il l’avait espéré.

 - Pas d’armes ni de nucléaire Lieutenant, Max effectue des recherches sur des bactéries capables de se nourrir de et de digérer nos déchets ménagers. Ses travaux sont particulièrement prometteurs, elle pourrait dans un avenir assez proche, du moins à l’échelle de la recherche, être capable de faire disparaître la production d’ordures d’une famille française moyenne par une colonie de ses microscopiques êtres vivants de un milliard d’individus environ ce qui proprement hallucinant !

Le réacteur est en fait un appareil qui permet de faire croître une colonie en lui offrant des conditions parfaites et la cartouche est le contenant qui permet de les transporter tout simplement.

Imaginez que nous serons peut-être capables d’ici dix ou quinze ans de fermer la plupart des décharges qui polluent les abords de nos villes et nos campagnes !

Le président semblait sincèrement emballé par cette perspective mais Roste ne pouvait s’empêcher d’être méfiant. Son flair l’avait rarement trahi jusqu’à présent, s’il sentait quelque chose de louche, c’est que ça l’était et il ne voyait pas bien cet administrateur tiré à quatre épingles, Submariner au poignet, mouiller sa liquette pour quelques enzymes gloutonnes qui lavaient plus blanc que blanc comme aurait dit Coluche. Non, cette histoire sentait mauvais et pas à cause des ordures ménagères.

 - Qu’est-ce que ça rapportera à la BNG cette découverte ?

 - Oh, rien du tout Lieutenant, la BNG est une société à but non lucratif soutenue par une fondation dont les finances sont alimentées par quelques grandes firmes internationales et quelques grandes fortunes privées qui veulent se donner bonne conscience et surfer sur la vague verte. Toutes les découvertes dans quelque domaine que ce soit sont laissée dans le domaine public et nous participons à leur développement industriel par un transfert technologique assuré par les chercheurs mêmes qui leur ont donné naissance.

 - Quel est le chiffre d’affaires de la BNG ?

 - Nous ne vendons rien Lieutenant, donc pas de C.A. pour nous mais un budget de fonctionnement de plusieurs dizaines de millions d’Euros par an.

 - Et quel est votre champ d’actions ?

 - Nous soutenons tous les projets qui visent à améliorer les conditions de vie de l’homme sur la terre ainsi qu’à la protection de l’environnement.

 - Très bien. Eh bien Monsieur Estrosi je vous remercie beaucoup d’être venu nous trouver et pour tous ces renseignements. Je compte sur vous pour les coordonnées de Madame Eloie et pour lui dire de nous contacter.

 - C’était bien normal. Au plaisir Lieutenant.

 - Au revoir Monsieur Estrosi. Vous laisserez vos coordonnées à l’agent à l’accueil en passant s’il vous plaît, encore merci.

 - ...

 - Ah j’oubliais, VOYELLE, est-ce que cela vous évoque quelque chose en rapport avec Maxime Eloie ?

 - ... Euh non, je ne vois pas désolé.

 - Merci !

Le lieutenant poussa poliment Estrosi vers la porte du bureau et ferma derrière lui.

 - Une hésitation qui en dit plus qu’un long discours cher Monsieur Estrosi. Roste décrocha son téléphone. Durand ? Ouais, dis moi tu as les coordonnés du ministre ? Oh je déconne Durand, c’est bon... Tu pourrais interroger la base de la brigade financière pour savoir qui se cache derrière ce cher Monsieur Estrosi et sa bien pensante BNG s’il te plaît ? Merci.

Moi je vais essayer de dégoter un mandat pour fouiller le bureau de notre disparue dans l’immeuble de la BNG...