Quoi de plus banal que d’aller chercher son pain et des croissants frais le matin.

Tout le monde allait sans un mot, vaquait à ses occupations sans prêter attention aux autres. Elle n’en espérait pas plus ici de toute façon. La vie en ville n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait connu dans sa petite bourgade de Bretagne. Ca lui revenait tout d’un coup, personne ne vous aurait croisé sans vous dire bonjour.

La boulangerie était là, quelques pas encore... la file d’attente commençait sur le trottoir.

Quelle idée vraiment de venir prendre son tour en espérant qu’un habitué la reconnaisse et lui adresse un signe de tête ou mieux, la salue.

Elle s’installa juste derrière une dame d’un certain âge à la tenue particulièrement soignée pour aller acheter sa baguette. Elle sourit. La femme prit son geste pour une marque de politesse et lui rendit son sourire avec un hochement de tête.

Elle avança de deux pas. Un petit acacia chétif faisait une légère ombre sur la vitrine, jouant avec le reflet du soleil. Elle put entrevoir l’intérieur de l’échoppe. La file s’étirait encore sur plusieurs mètres après la porte. Elle devait compter au moins dix personnes et trois serveuses s’afféraient derrière les banques. Ce ne serait vraiment pas de chance si dans tout ce petit monde il ne se trouvait pas quelqu’un qui la reconnut pensa-t-elle.

La petite file avança doucement au moment ou un client vêtu d’un bleu sortait, difficilement, en se contorsionnant entre le montant de la porte et une personne qui se trouvait juste sur le pas.

 - Pardon ! grogna-t-il avant de traverser le trottoir au pas de charge et de s’engouffrer dans un camion garer en double file.

Celui-ci ne l’avait pas vu mais il ne semblait pas être du quartier, sans doute un ouvrier sur la route d’un chantier qui s’arrêtait acheter son pain pour le midi.

Une enfant sortit juste après l’ouvrier, elle ne devait pas avoir plus de dix ans. Elle avait le regard littéralement scotché à ses baskets. Sans doute la ou une des premières fois où ses parents la laissaient aller chercher le pain. Peu de chance qu’elle la reconnaisse. Elle salua l’enfant à son passage.

 - Bonjour.

La gamine leva les yeux et s’enfuit à toutes jambes en lâchant un petit « Bonjour Madame ».

Deux nouveaux clients sortirent ensemble, un homme et une femme d’âge mûr qui échangeaient des commentaires sur l’aspect des gâteaux et leurs prix. Ils la croisèrent sans prêter la moindre attention à elle mais en croisant son regard. Encore deux qui ne la connaissaient pas.

La file avança d’un coup et elle se retrouva dans le magasin. Enfin elle allait pouvoir être vue du personnel. Les trois filles étaient bien occupées.

L’une d’elle faisait des allers retours dans l’arrière boutique pour réapprovisionner les étagères en pains en tous genres sans prendre le temps de regarder les clients. Celle-ci devait être une apprentie qui ne venait au comptoir qu’en cas de grosses affluence, tant-pis.

La seconde servait les clients au fur et à mesure que la file avançait, se tournant d’un sens puis de l’autre pour attraper qui un pain, qui une viennoiserie, qui une religieuse au chocolat, qui était particulièrement appétissante d’ailleurs. Elle ne l’avait encore pas regardé.

La troisième devisait tranquillement avec les clients en enregistrant et encaissant les commandes. Elle était un peu plus âgée que les deux autres. Cela devait être la patronne pensa-t-elle. Mais elle non plus ne la regardait pas pour l’instant.

Une jeune femme BCBG et un homme aux cheveux gris et au pas lents étaient sortis. Ni l’un ni l’autre ne l’avait reconnu, ils étaient tous deux passés à côté d’elle en l’ignorant totalement.

Trois autres personnes sortirent encore sans prêter la moindre attention à elle. La patronne l’avait maintenant aperçu mais elle resta impassible. La deuxième serveuse elle aussi l’avait vu mais n’avait pas eu plus de réaction.

La jeune apprentie se concentrait toujours sur ses étagères.

Elle commençait à sentir le désespoir monter en elle lorsqu’une main se posa sur son épaule.

 - Bonjour Chloé ! Comment tu vas ? La voix était enjouée et pleine d’allant.

Elle se retourna pour faire face à son interlocuteur, soulagée qu’on l’ait enfin reconnu.

 - Bonjour !

 - Oh excusez moi madame je vous ai pris pour quelqu’un d’autre... Désolé.

L’homme reprit sa place dans la queue qui commençait à se reformer derrière elle. La vieille dame un peu snob venait de régler sa commande.

 - Bonjour Madame ! Qu’est-ce que vous désirez ?

En l’espace de deux secondes tous ses espoirs venaient de s’envoler, elle sentit des larmes brouiller son regard, elle éclata en pleurs.

 - Qu’est-ce qui ne va pas Madame ?

Tout le monde la regardait dans la boulangerie. Tentant de se reprendre, dans un sanglot elle répondit.

 - J’ai oublié mon porte-monnaie. Et elle reprit à pleurer.

La patronne, la serveuse, les clients dans la file, tous la dévisageaient interloqués, même la petite apprentie.

 - Mais enfin faut pas vous mettre dans des états pareils pour si peu, ça arrive. La serveuse semblait plus gênée que compatissante.

 - Excusez-moi. Murmura-t-elle entre deux reniflements.

Elle sortit rapidement en évitant tous les regards. Elle vit en passant que le jeune homme qui l’avait abordée regardait fixement le bout de ses souliers.

 - C’est pas grave. Glissa-t-elle doucement à son attention.

Derrière elle la serveuse embarrassée interrogea doucement sa patronne.

 - Qu’est-ce qu’elle a madame Eloie aujourd’hui ?

 - ...

Une fois dans la rue elle marcha à l’opposé de la porte de l’immeuble d’où elle sortait quelques minutes plus tôt. Elle ne releva la tête qu’après avoir copieusement mouillé son chemisier par ses larmes. Elle avait bien dû marcher un kilomètre, elle n’avait plus la moindre idée d’où elle se trouvait. Elle regarda tout autour d’elle à la recherche d’un point de repère quelconque, un nom de rue ou une façade familière.

Son regard s’arrêta sur une plaque en cuivre fixée à droite d’une porte cochère. L’inscription noire en creux la laissait perplexe et hésitante.

Pourquoi pas après tout. Elle poussa la porte, entra sous le porche et s’avança jusqu’au hall de l’immeuble. La gardienne en la voyant n’eut pas la moindre hésitation et lui montra du doigt la porte juste en face de sa loge. La même plaque qu’à l’extérieur mais en modèle réduit s’agrémentait  d’un laconique « Entrer sans sonner ».

Elle poussa la lourde porte et entra...