Les crocs acérés et laiteux s’étaient enfoncés sans un effort dans la peau d’opaline, glissant entre les côtes juste en dessous du sein gauche avant de perforer le poumon et de transpercer le cœur.

La fibrillation n’avait duré que quelques secondes avant l’asystolie mais cela avait suffit à répandre une grande quantité de liquide chaud et visqueux sur les draps de soie brillante comme le mica.

Le sang coagulé formait comme une sorte de Druse dans la plaie béante. La bête, comme enivrée  par l’odeur du sang contemplait fascinée, comme en transe, sa victime inerte alors que des spasmes de plaisir sauvage l’assaillaient encore.

J’avais fait la connaissance de Desdre deux jours plus tôt. Stein nous avait présenté au cours de la soirée de vernissage de mon exposition. J’étais arrivé la veille par le train. Mon contact sur place m’attendait debout au milieu du hall de la gare de Dresde avec une petite pancarte en travers de la poitrine sur laquelle on pouvait lire « Green Diamond », nom de mon travail en référence à la forêt primitive équatoriale.

Arrivé à sa hauteur, armé de mon sourire le plus avenant et la main tendue je m’étais présenté.

-         Philippe Couartse, enchanté !
-         Oh bonjour Monsieur Quartz, je m’appelle Stein Hart, c’est un plaisir, j’aime beaucoup ce que vous faîtes !

Il paraissait sincère et cela confirmait ma première impression issue de nos quelques conversations téléphoniques. Stein m’avait alors conduit jusqu’à mon hôtel pour y déposer mon sac de voyage et prendre les clés de ma chambre avant de me conduire jusqu’à la galerie.

Légèrement en sous-sol, la vaste pièce était éclairée par une large vitrine qui courait tout le long de la rue, les murs étaient uniformément blancs et mats comme du talc et le parquet entièrement cérusé. Toutes mes photos étaient accrochées aux murs ou sur des cloisons mobiles, immaculées elles aussi. Le résultat était du plus bel effet, tout de simplicité et de pureté, le contrepoint parfait de mes sujets.

-         C’est parfait Stein.
-         Ravi que cela vous plaise Monsieur Quartz.
-         Cessez donc de me donner du Môsieur sans arrêt Stein, appelez-moi Philippe !

L’inauguration était le lendemain et l’agencement me convenait tout à fait, inutile donc de s’attarder plus. Je suggérais à Stein de me faire découvrir sa ville si aucune autre obligation ne l’attendait. Il me déclara alors d’un air malicieux qui confinait à la perversité qu’il était célibataire et me promit que je ne serai pas déçu de ma soirée.

Après un dîner de spécialités saxoises où les liquides le disputèrent au solide avec succès, mon compagnon de débauche m’emmena de bars en brasseries et de pubs en tavernes jusqu’au fameux Dresden Green, le haut lieu des nuits de la cité.

Les tentures de velours, les sofas profonds et moelleux, les petites lampes aux abat-jour de jade, la musique cap verdienne, tout n’était que calme et volupté dans cette cave transformée en club privé. Après avoir vidé une nouvelle bouteille d’un excellent Cognac, nous décidâmes qu’il était plus que temps de rentrer si nous ne voulions pas transformer la journée à venir en fiasco.

C’est alors que je la vis, elle venait de déposer son manteau au vestiaire et se dirigeait vers une niche où se trouvaient déjà réunis quelques noctambules notoires et passablement éméchés.

Son corps enserré dans un long fourreau noir qui en soulignait toute la générosité n’était que sensualité, sa chevelure d’onyx brillant caressait ses épaules nues et lorsque son regard d’émeraude croisa le mien je sentis un frisson me parcourir la colonne vertébrale.

-         Qui est-ce ? demandais-je aussitôt à Stein.
-         Elle est belle n’est-ce pas ? Elle s’appelle Desdre. Je te la présenterai demain, je l’ai invité, mais gare à toi, elle est dangereuse à plus d’un titre, c’est une Mante qui n’a rien de religieuse...

La nuit fut courte et mon sommeil agité, je rêvais de mantidae dévorant la tête de son malheureux époux.

La journée passa très vite avec les derniers préparatifs, il faut dire que je ne m’étais pas levé de bonne heure, pestant contre l’imbécile qui jouait du marteau piqueur dans mon crâne, ratant coup sur coup le petit déjeuner puis le déjeuner au profit de quelques Aspirines et de la pénombre. Vers vingt heures les premiers visiteurs arrivèrent et le bal des serrages de mains commença, tantôt celle d’un politique local venu montrer sa fibre « écolo », tantôt celle d’un petit snobinard venu démontrer son ignorance et encore celle d’un critique venu étaler son inculture.

Je désespérais que tout cela se termine. Mes photos rencontraient un franc succès, cet étalage d’immondices, de plage polluées, de silice transformée en verre par la chaleur du feu nucléaire d’une centrale hors d’âge sur ces murs virginaux, tout cela était dans l’air du temps et on se les arracherait bien sûr mais toutes mes pensées étaient tendues vers Elle.

Quand enfin Elle arriva, un silence de cathédrale avait figé toute l’assemblée, à peine troublé par le tintement cristallin de quelques glaçons contre le Bohème. Elle portait une robe lapis-lazuli largement fendue sur le devant qui avait dévoilé à chaque marche, la blancheur de porcelaine de ses cuisses.

Après un rapide tour, elle se dirigea vers Stein et moi.

-         Desdre, je te présente Philippe, l’auteur de ces clichés. Philippe, je te présente Desdre.
-         Ravi de faire votre connaissance.
-         Desdre est italienne.
-         Ah ! Et d’où exactement si ce n’est pas indiscret ?
-         Cela n’a rien d’indiscret, d’un petit village au pied du mont Cristallo dans les Dolomites, ravie également.

Sa voix, sa silhouette, tout en elle me faisait penser à Gina Lollobrigida dans Fanfan la Tulipe. Je sentais mon cœur battre jusque dans mes tempes, mon visage s’empourprer et mon esprit s’affoler. Elle me prit alors la main pour me guider vers ce shoot qui représentait un bûcher en noir et blanc et que j’avais intitulé « Pile à combustible ».

-         Je trouve celle-ci originale, elle n’est pas laide comme les autres, j’ai une cheminée chez moi, voudriez-vous la voir ?
-         Avec plaisir !

Je savais pertinemment  qu’il ne s’agissait que d’un prétexte pour m’inviter chez elle et je n’avais pas pu cacher mon excitation au travers de ces deux mots.

Nous nous éclipsâmes rapidement, non sans une dernière mise en garde de Stein.

-         Méfies toi Philippe, elle a le cœur aussi dur et froid qu’un Diamant, c’est une panthère et elle a les griffes pointues comme les cristaux qu’elle collectionne ! On dit même des choses sur elle, certains de ses amants de passage auraient disparu sans plus d’explications...
-         Occupes-toi bien de nos derniers invités Stein, je te fais confiance. Merci.

Desdre habitait un grand et luxueux duplex dans le centre de Dresde, la cheminée trônait au beau milieu du salon et sa chambre occupait toute la mezzanine. Durant deux jours nous ne quittâmes quasiment pas l’étage, à peine allions-nous chercher un peu à manger dans la cuisine et rajouter quelques bûches.

Elle me raconta son enfance et comment, avec son père, elle allait « cueillir » tous ces fragments de roches qui emplissaient son intérieur aujourd’hui mais qu’à l’époque ils allaient vendre sur le marché de Cortina d’Ampezzo à d’opulents touristes « ...pleins d’fric ! » venus skier ou gravir le majestueux Cristallo et qui n’avaient pas besoin de travailler, un peu comme moi d’ailleurs se moqua-t-elle. Elle détestait ces vieux libidineux qui se foutaient de ses trésors et ne s’intéressaient qu’à sa plastique parfaite. Elle me raconta les mains baladeuses qui lui donnaient envie de vomir mais qu’elle supportait pour qu’ils finissent enfin par donner les quelques pièces dont la famille avait tant besoin. Elle me raconta comment son père lui apprenait les nœuds pour bien s’assurer lors de leurs quêtes. Elle m’expliqua comment elle avait décidé de reprendre à « ...ce gros porc de bourgeois... » i Denti del Diavolo, une magnifique pièce de quartz d’une pureté rare qui ornait sa table de nuit parce que d’après elle « ...il ne la méritait pas. »

-         Une Duretée de 10 sur l’échelle de Mohs et il s’en serait fait un vulgaire presse papier, même pas en rêve crevure ! Tout en parlant elle me montrait les différentes combinaisons de boucles et de passants qui faisaient un nœud solide. – Tu as déjà fait ça attaché ?
-         Non pas jusqu’à maintenant. Et il n’a pas fait d’histoire pour te la rendre ? Pourtant il l’avait payé.
-         Il a pas eu l’choix. Elle venait de terminer le deuxième Bachmann qui m’entravait les poignets.

Mon excitation, mêlée d’une sensation indéfinissable, quasi animale, était à son comble lorsque ses reins reprirent leur rythme saccadé. Quelque chose avait changé en moi, ou en elle, ses yeux, plus la même couleur, que m’avait dit Stein sur ses yeux ? Mon esprit refusait toute sollicitation, une vague lente montait en moi jusqu’à me submerger...

-         On raconte que parfois ses yeux abandonnent le vert émeraude pour celui des eaux sombres des lacs des Dolomites et qu’alors mieux vaut garder ses distances.

Je tournais la tête pour éviter son regard et chasser cette pensée, i Denti del Diavolo n’était plus sur le chevet. La vague finit de me submerger, à travers la douleur libératrice je vis ses yeux rubis.

Liste des mots en rapport avec le monde minéral commençant par la lettre D :

Desdre : prénom qui signifie diamant.
Diamant.
Diamond.
Duretée : sert à qualifier les minéraux (sur l’échelle de Mohs de 1 à 10).
Druse : formation de cristaux qui remplissent une fissure longiligne dans la roche.
Dolomites : famille de minéraux et accessoirement massif alpin.