05 juin 2010

Défi #110

willem

Le dessin ci-contre, œuvre du dessinateur Willem (Bernhard Willem Holtrop),  nourrira notre défi du samedi 12 juin prochain.

En outre, nous sertirons notre prose d’un certain nombre — la quantité est laissée à l'appréciation de chacun— de mots choisis extraits du vocabulaire du monde minéral... et le titre de notre défi prendra la forme d'un tautogramme en “D*”.

Notre texte sera adressé à :

samedidefi@hotmail.fr

* D, comme Défi !

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De passage (Papistache)

Monsieur Courlis collectionnait les buvards publicitaires. Des milliers, des dizaines de milliers de buvards, tantôt rangés dans des classeurs, tantôt dans de grandes boites rectangulaires, occupaient le moindre espace disponible de sa grande maison cévenole. Monsieur Courlis avait même fait ajouter une aile à l’imposante bâtisse pour stocker le fruit exponentiel de ses inlassables recherches.

Petites annonces, vide-greniers, brocantes, revues spécialisées — il était même abonné à deux magazines, l’un russe et l’autre japonais, dont il ne parlait pas la langue — et, depuis l’avènement de l’ère informatique, forums, sites et blogs, rien n’échappait à sa fièvre. Monsieur Courlis était LA référence internationale en matière de buvards publicitaires.

La nuit du 27 août 2009, un orage d’une ampleur exceptionnelle, creva dans les montagnes qui surplombaient son village ; une masse de plusieurs millions de m³ d’eau engorgea le lit du torrent qui traversait la bourgade.

Au petit matin, les secours dénombrèrent trois-cent-vingt-sept victimes. Monsieur Courlis était du nombre.

Quoi « les buvards  » ?
Ne me dites pas que vous avez cru que j’allais vous promener dans un conte de fées ?
Si ?
Vraiment ! Que lèvent le doigt tous ceux qui ont pensé que le Papistache oserait se fendre d’une histoire où une collection de buvards, même de référence, endiguerait la crue d’un torrent cévenole.

Non, je suis désolé de vous décevoir, mais un auteur est responsable de ses personnages (voyez combien nombre d’entre nous répugnent à faire souffrir leurs protagonistes), si j’avais laissé survivre Monsieur Courlis à la destruction de sa collection (fût-ce pour sauver la vie de ses concitoyens) je m’en serais profondément voulu, l’accablement dans lequel je l’aurais plongé m’aurait ôté le sommeil.

Certes, j’aurais pu vous bercer d’illusions en développant l’idée que Monsieur Courlis, pour avoir tant d’années accumulé ces milliers de buvards, aurait lui-même développé une faculté d’absorption phénoménale et je vous aurais dit comment, pour sauver sa collection, il aurait tant gonflé qu’il aurait obstrué la vallée et qu’incidemment, bien qu’égoïstement devenu hydrophile, il serait devenu le héros du Languedoc-Roussillon, que la population reconnaissante lui aurait élevé une statue de cellulose au sommet de l’Espinouse et que... pffff ! Comment voudriez-vous que j’aie eu ne serait-ce que le dixième de l’inspiration nécessaire à ce puéril fatras ?
Hum ?

Non, croyez-moi, la réalité, pour dure qu’elle soit — pour dure qu’elle est — en imposera toujours aux calembredaines. Ah ! Monsieur Courlis se fût nommé Perdreau, il eût collectionné les bouchons de liège, je ne dis pas, que peut-être, profitant de l’étranglement du vieux pont romain situé en amont de la première maison du bourg, un barrage se serait formé et que... mais il aurait fallu que, circonstance toute littéraire, la maison de monsieur Perdreau fût bâtie en dehors du bourg et précisément entre le sommet de l’Espinouse et le resserrement du pont romain, c’était solliciter de trop nombreux artifices et jamais l’idée ne m’en serait venue.

Non, tant pis. Monsieur Courlis est mort. C’est la vie !

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Psychanalyse sauvage de la collectionnite aigüe (Captaine Lili)

« J’aurais pu vous parler des miniatures de ma mère, ce plus petit possible qui se montre en vitrine le long des murs. Ou de ses cartes anciennes qui montre l’ancien village, glissées dans un classeur. Je pourrais vous décrire les voitures de collection – Porsche, Ferrari, etc. – qui remplissent la bibliothèque de mon petit frère pendant qu’il rêve d’une grande, une vraie. Tiens, les BD aussi, c’est une collection, non ? Elle regroupe le père et les enfants, selon les choix de chacun.

- Le père… hum…

 Et puisqu’on en est au père, je pourrais vous confier qu’il voudrait un château, et une pièce pour chaque collection. Il faut dire qu’il y a ses maquettes d’avions militaires, ses timbres (mine de rien, ces petits bouts de papier, ça envahit l’espace !), et tout ce qu’il ne collectionne pas, faute d’argent et de rangement. Mais si je m’épanchais ainsi, vous en sauriez beaucoup sur ma famille…

- N’est-ce pas ?

Je pourrais aussi bien vous dire que je ne collectionne ni les amants, ni les amoureux, et même pas les chaussures… Oserais-je vous avouer que j’aimerais avoir dans mes bagages tous les Puck* et tous les bisounours ? Je pourrais rajouter que je suis fan des boites, et que j’ai abandonné dans la chambre de mon enfance un bel ensemble de petites poupées régionales. Mais tout ça ne vous dirait rien sur mes fleurs, mes fruits, mes arbres et mes champignons !

- ah, là, vous m’intriguez…

Cela a commencé quand j’étais petite. Mon père nous ramenait une série de timbres lorsqu’il allait au marché. J’ai choisi le végétal, c’est devenu ma thématique.

- Mathématiques ? Le marché ?

Ce sont quelques bonhommes dans le coin d’une grande place, sous des marronniers. La plupart ne posent même pas de tréteaux, ils vendent directement du coffre de la voiture. Ca parle fric, transactions, bénéfices, cotations, achat, vente et revente. Des mots gris qui n’ont rien à voir avec moi !

- Alors, vous ?

Moi je dénote. Une fille, une jeune ! Avec une thématique qui ne vaut pas grand-chose en dehors du plaisir… Mais je vais chez le marchand souriant qui propose aux détails des timbres à 0.10 cent. Ils sont en vrac dans des boites ou des albums : il faut fouiller, vérifier - ma mémoire ne suffit plus, j’ai deux catalogues pour m’aider.

- Et ensuite ?

Ensuite, il faut parfois passer les timbres au lavage-décollage mais ça, c’est le boulot de mon père. Moi, je les trie, je les classe, et chaque fois que je complète une série, je souris ! C’est une chasse aux trésors, sauf que mes trésors sont des bouts de papier fleuris, ou fruités, ou…

- Des bouts de papier…

Oui, j’aime le papier ! Il y a aussi les livres, et les cartes que je reçois. En somme, je garde tout.

- 

Monsieur ?

- Zzzzz…

Comment ? C’est tout ce que vous inspire ma collectionnite aigüe ? Freud en aurait dit plus… Surtout que je ne vous ai pas encore expliqué pour les vaches…

*Puck est un gamine futée dans un pensionnat danois, imaginée par l’auteure Lisbeth Werner, dans la collection Rouge et Or.

 

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La collectionneuse / The Collector (Adrienne)

Elle a commencé très jeune. Dès le berceau, en fait. Avec un sténose du pylore* à l’âge de trois semaines. « J’aurais préféré couper dans votre ventre à vous » a dit l’homme de l’art à la mère du bébé en sortant de la salle d’opération. Le pauvre n’avait encore jamais utilisé ses scalpels pour un nouveau-né.

Elle est donc passée entre les mains de chirurgiens, y laissant chaque fois un petit quelque chose. Ses amygdales, par exemple. Ou l'appendice iléo-cæcal. Une première collection qui est à la source de toutes les autres.

Car cette première collection a ouvert la voie à une seconde, celle des mots. Les beaux, les longs, les difficiles. « Sténose du pylore », elle a dû apprendre le terme très vite, puisqu’à chaque visite médicale, piscine ou plage il se trouvait bien quelqu’un pour pointer le doigt vers la cicatrice sur son ventre et demander : « C’est quoi, ça ? »

Depuis, les mots, tous les mots, les savants, les étrangers, les argotiques, roulent dans sa gorge** et dans sa tête avec délectation.

Après les mots, les phrases. Jolie collection aussi que celle-là : les citations. Après la petite phrase du chirurgien, il y a eu celle du grand-père qui avait déjà vu mourir sa femme et ses deux petites filles : « Nous dans la famille, on ne peut pas avoir de filles ».
Et celle de sa mère qui lui répétait : « Moi j’aurais préféré avoir un fils ».

Alors, vers l’âge de cinq ans, elle s’est mise à collectionner les sentiments de culpabilité. Sûrement, les autres enfants rendaient leur mère heureuse dès leur naissance et ne lui jouaient pas de pareils tours. Sûrement les autres enfants étaient toujours bien portants et ne collectionnaient pas ainsi toutes les maladies infantiles.
Ils ne ramassaient pas chaque rhume qui passe.

Et ils ne refusaient pas une glace à la vanille sous prétexte qu’on leur avait coupé les amygdales !

Ils n’usaient pas leurs chaussures.

 

« Soyez heureuse », me dit un jour le cordonnier, trente ans plus tard, chez qui j’allais – presque en m’excusant – avec la troisième paire la même semaine, « que votre mari use ses chaussures. Vous verrez que le problème sera bien pire le jour où il ne les usera plus. »

 

* http://www.pediatric-surgery.org/stenose-hypertrophique-du-pylore

** Gorge où, grâce à l’ablation des amygdales, il y a d’autant plus de place pour laisser rouler les mots sourire12

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Dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse (Tiphaine)

Elle vit dans une bulle.
A l'abri du monde, depuis si longtemps que je ne m'en souviens plus.
La vérité, c'est que je ne veux surtout pas m'en souvenir.
Quand je vais la voir, je dois me désinfecter entièrement et revêtir ma tenue de "cosmopote".
Je n'oublie jamais mon masque de Zorro, ça pourrait la tuer si je n'y pensais pas.
J'entre enfin dans la bulle transparente et stérile; elle dit la phrase rituelle :
- Papa, qu'est-ce que tu as emmené aujourd'hui pour ma collection ?
Mon ange collectionne la vie qu'elle n'a pas eue…
Dans le tiroir de sa table de nuit, juste à côté de la camisole chimique, elle entrepose les preuves d'une autre réalité.
Celle dont elle rêve.
Celle qu'elle attend de toute son âme.
Dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse, les lacs de sel, les dragons fabuleux, les oiseaux bleus, une maman toute douce, une cabane en bois, des montagnes enneigées, des toilettes roses avec des pois jaunes, un lit douillet, un ami brun, un ami blond, un ami roux…
Dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse, les gâteaux savoureux d'une grand-mère, les parties de pêche, les roulades dans l'herbe, les vacances à la mer et les coquillages ramassés, le parfum des fraises des bois, le bruit de la neige sous les pas, les nuits à la belle étoile, les bureaux de l'école et le tableau noir du maître, les pains au chocolat du dimanche matin, le rire de la marchande de bonbons…
Dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse, un monde en miniature.
Dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse, un arc-en-ciel de vie.
Dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse, dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse, dans les tiroirs de l'âme de ma petite frimousse…

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Une collection de gazouillidiots (Joe Krapov)

Quand on a décidé qu’on ne s’interdisait rien, on peut entreprendre, à n’importe quel âge, une collection de gazouillidiots.

Le gazouillidiot est né chez Twitter. Les 140 caractères qu’on y produit s’appellent un « tweet » (gazouillis). Quasi-gnorant de la shakespearienne langue ainsi que du québécois courant, j’ai écrit cela « twit ». Joye m’a dit que ça voulait dire « imbécile » ou « minable ». Depuis je collectionne les « tweet-twits » (gazouillidiots) que je produis :


Il ne faut pas confondre Vezin-le-Coquet et Vezet-le-Coquin !

Participer à un monde sans folie en s'abstenant d'y amener sa propre folie, ce serait de la folie !

Les ajoncs poussent en avril et les genêts plus tard. Il suffit donc de venir en Bretagne uniquement en avril si vous voulez, ainsi que moi, distinguer les ajêts des genoncs. Non ? Ce moyen mnémotechnique ne marche pas non plus ?

Est-ce que le ministre de l’immigration a un directeur de niqabinet ?

Comment appelle-ton un voile intégral dont on a élargi la fente des yeux en vue de n’être pas gêné au volant ?
-Un niqabriolet.

Est-ce que Dark Vador était polygame ?

Ce n’est qu’en affirmant sa singularité qu’on peut appartenir à la communauté des citoyens du monde.

Dans l’opéra-bouffe, parfois, il y a à boire et à manger !

Ah flûte ! J'ai encore oublié le nom de cet objet qui sert à amarrer les bateaux !

Demain le temps sera pluvieux de 24 heures par rapport à hier.

Se peut-il que Sapho mente ? Un qu’on pelote à posé cette question.

De la même manière qu’une tartine de confiture tombe toujours face tartinée contre le sol, un chat qui souhaite bronzer des coussinets arrières retombe toujours sur celles de ses pattes qui sont beurrées de crème solaire.

Si on pense, comme M. D.S.K que chacun de nous va vivre cent ans et qu’il convient en conséquence de reculer l’âge du départ en retraite, on peut aussi réclamer le rallongement de l’âge de sortie de l’enfance et de l’adolescence afin que les jeunes d’aujourd’hui profitent mieux de leur jeunesse. Pourquoi pas d’ailleurs ne rien faire de 0 à 50 ans et travailler de 51 à 100 ?

Patrick Modiano écrit tellement sur rien et sur des univers disparus qu’on se demande même s’il existe ou s’il fait partie du même monde que nous. D’ailleurs, une fois sorti de l’écriture, il a un mal fou à aligner deux mots !

M. et Mme Bruti ont prénommé leur fille Carla. Ils sont vraiment cons, eux, hein !

« Un conte de Noël » d’Arnaud Depléchin, c’est un peu la version édulcorée de « Bienvenue chez les Ch’tis », non ?

OK, Lequesnoy plutôt que Groseille !

De l’obligation de posséder un gilet fluo en voiture ou à vélo : tout le monde est maillot jaune mais personne n’a droit à la bise de Miss Aquitaine (ni au QI de Miss Limousin).

Le cinéma, c’est chouette ! En plus du pop-corn et du Coca, ils te projettent des images sur l’écran !

« La femme coupée en deux », de Chabrol, c’est pas la moitié d’un navet !

Il y a pire que le péremptoire : la mère Emptoire !

Twitter, finalement, est-ce qu’il ne faudrait pas appeler ça plutôt « la cage aux serins » ? Ben non, ils vont en liberté !

On peut dire tout ce qu’on veut sur les imbéciles. Il n’empêche, certains sont heureux !

On jouait au jeu des Mille bornes. La Mort m'a posé une "crevaison". Manque de bol pour elle, j'avais la carte "increvable" !

Vous pouvez commencer votre propre collection mais je vous préviens : c'est aphorismes et périls !

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mon rêve bleu à l’âme (Poupoune)

Dans mes rêves les plus fous, je collectionne les scalps des hommes qui m’ont fait souffrir. Et je dis scalps pour être polie, parce que très sincèrement ce que j’aimerais leur prélever se situe beaucoup plus bas dans leur anatomie.

Dans mes rêves de femme forte et vengeresse, c’est avec les dents que je leur arrache ce trophée, pour me consoler des peines qu’ils m’ont infligées.

Dans mes rêves de Gorgone irascible, d’un regard je paralyse d’effroi ces monstres d’égoïsme et de suffisance et d’un coup je les prive de cette virilité qui leur est si chère.

Dans mes rêves de succube insatiable, je les envoûte de mes charmes démoniaques avant de leur crever les yeux et de leur dévorer le cœur.

Dans la vie, je n’arrive pas à ne pas les aimer et je ne collectionne que les bleus, les plaies et les bosses.

     

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UN ETRANGE COLLECTIONNEUR (Martine 27)

Partie ce jour là pour une longue promenade, la jeune fille avait croisé, au détour d'une route, son regard noir et insondable.

Elle était restée un instant pétrifiée, perdue dans ce lac sombre. Puis secouant, la tête elle avait réussi à repartir, mais la balade était gâchée. Bien malgré elle, sans cesse ces yeux venaient s'imposer à elle.

Pendant plusieurs jours elle n'arrêta pas de penser au regard de cet homme étrange. Allait-elle oser retourner se promener là où elle l'avait croisé ?

Pas question, il fallait oublier.

Mais plus facile à dire qu'à faire, sans cesse le regard hypnotique apparaissait devant elle aux moments les plus divers.

Un lundi, elle ne vint pas au travail. Ses collègues ne s'inquiétèrent pas trop le premier jour, mais le second ils tentèrent de la joindre au téléphone. Pas de réponse. Le troisième, ils réussirent à contacter ses parents et ils apprirent la terrible nouvelle.

La jeune fille avait disparu pendant le week-end, laissant derrière elle son appartement ouvert. Rien ne semblait avoir été volé et il n'y avait pas trace de lutte. L'inquiétude de ses proches était à son comble et en dépit des efforts de la police, on ne retrouva pas traces d'elle.

Pas plus, d'ailleurs que celles d'autres personnes, jeunes, âgées, hommes ou femmes qui disparurent tout aussi mystérieusement dans les mois qui suivirent.

Pendant ce temps, la jeune femme s'était éveillée dans un espace noir et clos. A tâtons, elle voulu faire le tour de sa cellule. A peine un pas, elle ne pouvait que se tenir debout, sans pouvoir bouger.

Elle hurla, appela au secours, insulta celui qui la tenait enfermée. Mais rien. Pas un bruit, si ce n'est parfois le léger murmure d'une voiture qui passait non loin.

Elle n'avait plus aucune notion du temps, elle ne ressentait aucune envie, ni faim, ni soif, ni besoins naturels. Rien, si ce n'est parfois l'oubli provisoire dans un sommeil agité.

Puis, il lui sembla percevoir les cris et les pleurs d'autres personnes. Elle cria à son tour, mais la communication fut impossible.

Quelques temps passèrent encore et en se réveillant d'un de ses sommes pesants, elle perçu un changement dans son environnement. Devant elle, ce n'était plus de la pierre qu'elle sentait, mais une surface polie comme du verre. Un léger reflet de lumière arrivait jusqu'à sa geôle.

Et toujours, en fond sonore, le bruit des voitures, les cris et les pleurs.

Il y avait bien longtemps qu'elle ne cherchait plus à comprendre où elle était et qu'elle avait abandonné tout espoir de fuir, quand une lumière diffuse éclaira la cellule qui l'emprisonnait.

En face d'elle, elle distingua un homme, une autre femme et un enfant qui, comme elle, se tenaient debout et raides dans leur propre "boite". Leurs yeux hagards la détaillèrent.

Brusquement, dans le couloir qui les séparait passa une ombre, une ombre avec des grands yeux noirs immenses, des yeux qui les dévoraient plein de plaisir, admirant les visages, les corps de ses acquisitions.

Des yeux qui les caressaient, leur disait tout l'amour qu'ils portaient à sa magnifique collection. Et dans les yeux des prisonniers la dernière lueur d'espoir s'évanouit.

Tous se rappelèrent cet étrange tag qui, sur le bord de la route, les avait attirés, fascinés.

Ils comprenaient maintenant que cet être quel qu'il soit, les avaient pris dans sa toile comme une monstrueuse araignée et que jamais plus ils ne connaîtraient la liberté, sauf peut-être si le mur qui l'accueillait venait à être détruit !

(PS - Cette photo a été prise lors d'une de mes promenades, je peux vous dire que ça fait drôle de se retrouver face à une image de ce style aussi grande que vous)

collectionneur

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Un bibliophile chez les bouquinistes (Sebarjo)


bouquinistes1


On ne peut aller à Paris sans faire un détour du côté des bouquinistes...

C'est ce que se disait J.-S. K., qui passait le plus clair de son temps dans les bibliothèques, étant bibliothécaire de son état.

Même loin de son environnement professionnel, les livres occupaient toujours une part importante dans la vie de J.-S. K, à tel point qu'on aurait pu croire que ce grand collectionneur bibliophile cherchait à en posséder plus chez lui que la bibliothèque dans laquelle il sévissait...

Il aimait à toucher le grain du papier, qu'il soit de velin enrubanné de peau de chagrin, de chiffon parfois froissé ou simple pâte industriel. Il se laissait emporter par les mélodies harmonieuses composées par le bruissement fragile des pages que l'on tourne. Il se régalait, en fin gourmet, de toutes ces nourritures célestes. Le contact avec l'encre et les feuilles tantôt candides, tantôt jaunies par les siècles, lui manquait... J.-S. K. n'avait plus un seul livre dans son bureau. Un comble ! Surnommé par ces amis DJ Ska, il était un crack de la fête électronique et, ironie du sort, son labeur consistait en l'achat de livres et revues ... électroniques ! Il en connaissait un rayon en la matière. Mais un rayon sans étagères. Du virtuel, du flan, du vent, du flux RSS. Du téléchargement PDF en direct sur PC ou clé USB. Du charabia, des mots évanouis comme essaimisés. Disparus tous ces cahiers reliés, encartés, l'odeur des colles émanant des reliures. Nul besoin de papier ! Vive la fête électronique, DJ Ska !

Dans de telles circonstances, flâner le long des quais du bord de Seine était un véritable plaisir pour J.-S. K. Quelle liberté de pouvoir naviguer entre deux rives en sifflotant Le Vent de Georges Brassens ou en le chantonnant : si par hasard, sur l'pont des Arts... Chiner dans ces vieilles caisses de bois vert bouteille, toutes alignées en rang d'oignons, le divertissait avec sérieux.

D'autant plus qu'on nous promettait pour demain, des bibliothèques sans livres. La mort du codex, l'avènement du pixel. Un coup dur pour un collectionneur bibliophile, un ramasseur de vieux papiers chiffon. La Révolution Gutenberg est bien loin. Elle courbe l'échine et ses enfants deviennent poussières, pixels ou mégabits. Ne resteront plus que les Archives, musées pour mammifères papivores.

Les bouquinistes lui rappelaient un autre temps, celui de sa jeunesse. Ils étaient pour lui comme une respiration profonde au coeur de la ville, un silence dans la folie numérique qui gagnait le monde, sa rêverie de promeneur solitaire. Il aimait observer ces iguanodons du livre, ces diplodocus encyclopédiques, ces bêtes rares et curieuses mais si précieuses.

Celui qui lui faisait actuellement face, avait une gueule comme l'aurait dit Lautner. Avec sa casquette bleu de Chine, sa barbe folle et sa vieille pipe en bois dans le bec, il ressemblait à un marin de la fin des terres armoricaines. L'illusion était presque parfaite, avec ces quelques goélands qui survolaient le fleuve derrière lui. Un vent soudain, un vent maraud, ravivait les joues de J.-S. K. Une chaleur mêlée d'un frisson monta en lui. Il était heureux. Tout simplement.

J.-S. K. farfouillait dans une des barques à livres et caressait avec précautions des vieux papiers qui se cassent si l'on y prend garde, se brûlant les doigts. Quelle ivresse ! Quelle intensité ! Ce qui est amusant lorsqu'on prend le temps de fouiner, c'est qu'en général, on trouve tout ce qu'on ne cherche pas, parce qu'on n'y a pas pensé. Suivant cette logique inconsciemment, J.-S. K. réalisa qu'il avait entre les mains, des vieux guides touristiques désuets, illustrés de photographies aux couleurs criardes qui donnaient aux lieux à visiter des airs surréalistes. Amusant. Certes...

Toutefois, il recherchait plutôt des recueils de poésie de maîtres illustres ou de rimeurs inconnus. De barque en barque, il naviguait sur une mer de livres et papiers en tout genre. Ainsi, il tomba sur ce curieux fascicule : Vertus médicinales des herbes folles en pays de Brocéliande, d'Erik Azarail. Editions Ouest- Eklair de 1922. C'était drôle encore une fois, car J.-S. K. se rappelait en avoir vu, au début de sa carrière en bibliothèque, des centaines d'exemplaires oubliées sur une étagère en chêne au fin fond d'un magasin en sous-sol. Il se souvenait de l'ambiance de ces lieux. Mystérieuse. Une voûte de pierres était au centre de cette pièce et les recoins dans l'ombre dévoilaient d'anciens passages secrets éboulés, débouchant jadis au coin d'une rue étroite ou au pied d'une église mystique, de l'autre côté de la rivière. Retrouver ce petit florilège de plantes communes déclencha en J.-S. K. une émotion minuscule et inattendue, d'autant plus lorsqu'il vit le prix auquel il était vendu...Majuscule !

De page en page, de couverture en couverture, il attaqua un bac rempli de vieilles partitions en tout genre. Et se cachant derrière les derniers succès de Maurice Chevalier, Berthe Sylva, Georges Guétary, Lucienne Delyle et autres vedettes du music-hall, d'autres curiosités l'attendaient encore. Il se retrouva nez à nez avec des compositions de Gus Viseur. C'était pour de l'accordéon, du musette d'accord, mais qui vire manouche. Il y avait du swing chez Gus. Le jazz manouche a longtemps été très lié à l'accordéon. J.-S. K. n'oubliait pas que le grand Django avait fait ses premiers accords en public sur un banjo, pour accompagner des maîtres du flonflon, dans des bistrots du 13 ème. Flambée montalbanaise, Soir de dispute, Swing valse...Que de petites merveilles ! J.-S. K. se délectait et se dit qu'il essaierait bien de les mettre dans sa guitare. Il les mit donc de côté et farfouilla encore et encore, espérant trouver d'autres perles. Emporté par les mélodies de tous ces vieux papiers, il ne vit pas que la nuit commençait à tomber. Les coffres à trésor se refermaient pourtant les uns après les autres et faillirent croquer ses petites mains curieuses. Ce n'est que lorsque  le bouquiniste lui spécifia qu'il fermait, que J.-S. K. sortit de son rêve éveillé. Il paya ses petites merveilles musicales, les rangea soigneusement dans son sac en bandoulière et partit. Il fallait qu'il se dépêche pour ne pas rater son train. Car, J.-S. K. n'était pas parisien, ni même banlieusard. Il habitait beaucoup plus loin, là-bas tout là-bas où le soleil se couche, à la pointe ... de la technologie.


 

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