Monsieur Courlis collectionnait les buvards publicitaires. Des milliers, des dizaines de milliers de buvards, tantôt rangés dans des classeurs, tantôt dans de grandes boites rectangulaires, occupaient le moindre espace disponible de sa grande maison cévenole. Monsieur Courlis avait même fait ajouter une aile à l’imposante bâtisse pour stocker le fruit exponentiel de ses inlassables recherches.

Petites annonces, vide-greniers, brocantes, revues spécialisées — il était même abonné à deux magazines, l’un russe et l’autre japonais, dont il ne parlait pas la langue — et, depuis l’avènement de l’ère informatique, forums, sites et blogs, rien n’échappait à sa fièvre. Monsieur Courlis était LA référence internationale en matière de buvards publicitaires.

La nuit du 27 août 2009, un orage d’une ampleur exceptionnelle, creva dans les montagnes qui surplombaient son village ; une masse de plusieurs millions de m³ d’eau engorgea le lit du torrent qui traversait la bourgade.

Au petit matin, les secours dénombrèrent trois-cent-vingt-sept victimes. Monsieur Courlis était du nombre.

Quoi « les buvards  » ?
Ne me dites pas que vous avez cru que j’allais vous promener dans un conte de fées ?
Si ?
Vraiment ! Que lèvent le doigt tous ceux qui ont pensé que le Papistache oserait se fendre d’une histoire où une collection de buvards, même de référence, endiguerait la crue d’un torrent cévenole.

Non, je suis désolé de vous décevoir, mais un auteur est responsable de ses personnages (voyez combien nombre d’entre nous répugnent à faire souffrir leurs protagonistes), si j’avais laissé survivre Monsieur Courlis à la destruction de sa collection (fût-ce pour sauver la vie de ses concitoyens) je m’en serais profondément voulu, l’accablement dans lequel je l’aurais plongé m’aurait ôté le sommeil.

Certes, j’aurais pu vous bercer d’illusions en développant l’idée que Monsieur Courlis, pour avoir tant d’années accumulé ces milliers de buvards, aurait lui-même développé une faculté d’absorption phénoménale et je vous aurais dit comment, pour sauver sa collection, il aurait tant gonflé qu’il aurait obstrué la vallée et qu’incidemment, bien qu’égoïstement devenu hydrophile, il serait devenu le héros du Languedoc-Roussillon, que la population reconnaissante lui aurait élevé une statue de cellulose au sommet de l’Espinouse et que... pffff ! Comment voudriez-vous que j’aie eu ne serait-ce que le dixième de l’inspiration nécessaire à ce puéril fatras ?
Hum ?

Non, croyez-moi, la réalité, pour dure qu’elle soit — pour dure qu’elle est — en imposera toujours aux calembredaines. Ah ! Monsieur Courlis se fût nommé Perdreau, il eût collectionné les bouchons de liège, je ne dis pas, que peut-être, profitant de l’étranglement du vieux pont romain situé en amont de la première maison du bourg, un barrage se serait formé et que... mais il aurait fallu que, circonstance toute littéraire, la maison de monsieur Perdreau fût bâtie en dehors du bourg et précisément entre le sommet de l’Espinouse et le resserrement du pont romain, c’était solliciter de trop nombreux artifices et jamais l’idée ne m’en serait venue.

Non, tant pis. Monsieur Courlis est mort. C’est la vie !