La loi de Murphy...

Par le volet légèrement entre-ouvert, la lente montée d’un déjà chaud soleil printanier augurait d’une journée radieuse et me réveillait doucement.

Etre progressivement tiré des bras de Morphée par la lumière plutôt que brutalement par je ne sais quelle musique débile qui fatalement vous trotte ensuite irrémédiablement dans la tête au fil des heures jusqu’au couché est un des petits plaisirs d’une journée qui commence bien, l’une de ces journées où le pied gauche reste sagement au lit en attendant que le droit tel Armstrong soit le premier à toucher le sol.

J’étais sur le point d’ouvrir les yeux, sentant à travers mes paupières poindre l’heure du levé lorsque j’entendis le petit craquement. Mon vieux radio réveil émet ce signal juste avant que les premiers sons ne sortent de son haut-parleur, à l’instant précis où l’électricité libérée par le relais de l’horloge parcours sa bobine mais avant que la membrane n’ait provoqué la moindre vibration de l’air.

Habituellement, quand j’ai réglé une heure d’alarme -tout est dit dans ce simple mot- je guette cet avertissement et d’un geste vif et précis, fruit de longues années d’entraînement, j’appuis sur le bouton qui la neutralise mais ne m’y attendant pas, je compris en entendant ‘...la cabane au fond du jardin... » qu’il était trop tard pour faire quoi que ce soit, ma chère et tendre, langoureusement étendue à mes côtés, un filet de bave coulant sensuellement à la commissure de ses lèvres, avait sans doute cru bien faire en s’assurant hier soir qu’une panne d’oreiller ne viendrait pas gâcher la journée...

C’est donc avec la mélodie du chanteur à la sarbacane dans la tête que j’enfonçais pour la deuxième fois ma tartine dans le grille pain.

J’aime que la tranche soit bien dorée alors que ma Dulcinée la préfère juste chaude, aussi sommes nous convenus d’un « juste » milieu dans le réglage de l’appareil qui lui assure à la première éjection le moelleux désiré. Pour ma part, il faut que je surveille un peu et déclenche le ressort salvateur deux minutes plus tard pour obtenir le croustillant souhaité.

Deux minutes, pas trois, pas quatre, pas un cycle complet ! Tout à la préparation de mon bol de café fumant et à mes histoires de fond du jardin qui déviaient lentement mais sûrement vers des considérations plus scatologiques au fur et à mesure que le chanteur agenais cédait sa place en tant qu’interprète à l’humoriste mézériati, au grand désespoir de mes neurones, j’en avais oublié le compte à rebours fatidique et c’est bien trop tard que l’odeur tenace de carbonisé me fit comprendre mon erreur...

Le ventre à moitié vide, je me garais sur le parking de l’usine et m’apprêtais à saisir le sac contenant mon repas du midi.

Tous les soirs après le dîner, je collecte les reliefs et autres surplus pour me concocter mon futur déjeuner. Je les mets dans une ou plusieurs boîtes hermétiques afin de les préserver et ne point mélanger les saveurs. Le matin, je glisse les dîtes boîtes dans un sac, sans oublier d’y ajouter un morceau de pain, de fromage, un fruit et une bouteille d’eau.

Je me revois encore prendre le demi litre d’eau dans le réfrigérateur pour qu’elle soit toujours fraîche vers treize heure lorsque je prendrai ma pause et déposer ma besace derrière moi sur le lave linge avant de choisir mes chaussures, je me revois encore passer le seuil sans me retourner après les avoir lacées, je me revois encore ne pas attraper mes provisions avant de sortir...

L’estomac bien trop creux pour envisager de me plonger sans autre préambule dans la consultation de la grosse dizaine de mail arrivé depuis mon départ hier après-midi, je décidais d’aller me chercher une boisson chaude et sucrée.

Il est très rare que j’utilise la machine à café, comme si c’était la seule boisson qu’elle distribue, en fait je n’y vais que lorsque je suis accompagné ou lorsque mon copain David m’appelle vers neuf heure pour me lancer un laconique « Ouais c’est moi, tu descends ? », ce qui dans son patois vendéen signifie à peu de chose prêt « Salut vieille branche, c’est David ! Tu as cinq minutes pour prendre un p’tit noir ? ». Je descends alors avec le badge magnétique qui me sert de porte monnaie et les quelques pièce de dix ou vingt Cents, subrepticement subtilisées dans le portefeuille de mon épouse le matin même pour refaire le plein de ma bourse électronique.

Dix, vingt, trente, cinquante, un Euro, nickel, à trente centime le deux/cinq, ce qui en langage de salle de pause signifie le long/sucré, il me restera de quoi en reprendre un chacun avec David tout à l’heure. J’insérais donc les pièces une par une dans la fente en me concentrant bien sur l’aspect économique de la chose et approchais ensuite la petite clé de plastique noir pour y enregistrer le dépôt, économique vous dis-je, mais alors que le petit écran LCD aurais dû afficher le nouveau solde, il continua de faire défiler son racoleur « Offrez vous un instant de plaisir... ». Cette fichue machine venait d’engloutir mes espoirs sans un mot d’excuse, il ne me restait plus que vingt centimes en mémoire, pas assez ni pour maintenant ni pour plus tard...

Pendant deux bonnes heures je ne cessais de me répéter qu’heureusement le téléphone ne tarderait pas à sonner et que j’entendrai alors la voie bourrue et familière m’inviter à descendre.

Bientôt dix ans que je le connais cet espèce de gros nounours d’une gentillesse sans bornes quand on a la chance qu’il vous compte parmi ces « amis », sinon il vaut mieux se tenir à distance respectueuse de son mètre quatre-vingt dix et de son quintal. Dix ans, l’âge de ma fille. C’est de là que tout est parti d’ailleurs, après sa naissance il a commencé à me donner des produits laitiers que certains clients chez qui il chargeait lui donnaient en plus pour sa consommation personnelle, comme si on pouvait imaginer cette montagne dévorer autre chose qu’une côte de bœuf saignante à souhait à lui tout seul... Elle par contre adorait ces petites montagnes tremblotantes et dégoulinantes de caramel.

Dix ans qu’à de très rares exceptions dont nous prenons soin de nous avertir, nous nous retrouvons vers neuf heures pour un petit quart d’heure de détente. Au bout d’une troisième heure d’attente je ne pus que me résoudre à l’évidence, sans doute envoyé sur une autre tournée à la dernière minute, il ne viendrait pas ce matin et mon estomac allait continuer ses borborygmes...

Cette journée n’allait être qu’une interminable succession de déboires, déconvenues et autres galères, entre mails supprimés au lieu de classés, rendez-vous annulés, urgences en tous genres, fichiers perdus pour cause d’ordinateur planté et autres prise de tête avec des collègues.

En désespoir de cause je décidais de rentrer plus tôt, inutile d’insister quand le sort s’acharne ainsi et cette demie heure d’avance aurait au moins le mérite de m’attirer les bonnes grâces du petit bout qui m’attend studieusement à la maison.

Etonnant comme un changement aussi minime dans un horaire peut changer du tout au tout le déroulement d’un trajet en voiture, là ou les feux sont tous verts d’habitude, là ils passent tous à l’orange à votre arrivée, là où les ronds-points sont généralement déserts, il faut dix bonnes minutes pour seulement s’en approcher et là où les bosquets n’abritent que moineaux et mésanges, ils fleurissent de « pervenches »...

Quand, après m’être soigneusement brossé les crocs et généreusement éclaté le petit, car ceux sont toujours les petits qui trinquent, orteil du pied gauche contre le coin de la commode de la chambre je me couchais enfin, mettant fin ainsi à la longue série de catastrophes en tous genres qui avaient émaillé ma tout aussi longue journée et enfin faisais le vide dans mes pensées pour préparer la venue du marchand de sable, quelques mots se mirent alors à résonner dans ma tête « j’y vais quand j’ai besoin... », la nuit allait être longue...

Le moins que l’on puisse dire c’est que je les ai collectionné aujourd’hui. Ce bon Murphy et sa fameuse loi de l’emmerdement maximum ont décidément toujours raison, même si les statistiques disent le contraire...