J’ai réuni les conditions.
J’allume la bougie et j’éteins la lampe.
Deux secondes et j’y vois comme en plein jour. On s’éclairait à la bougie autrefois. C’était donc cela.
Le mur, les cadres, la porte,  le bureau, mes crayons...
Une étincelle jaillit à la base de la flamme. Petit éclair qui fuse vers la gauche.

Je le craignais, l’observation anesthésie mon imagination.

La mèche de coton est torsadée, je vois les fibres s’enrouler.
Une image remonte de mon passé. Mon livres de sciences naturelles. Un cerneau de noix est dévoré par une flamme jaune. Expérience destinée à mettre en évidence la présence d’un corps gras. Je n’ai pas tenté la manipulation, j’ai fait confiance. Parvient-on aisément à enflammer un cerneau de noix ? Se promettre d’essayer.

Mon souffle sur la flamme l’agite, les ombres dansent.
La flamme est aussi haute que la bougie.
La bougie raccourcit et la flamme reste toujours à la même taille.
La mèche dépasse de la flamme, elle ne tombe pas en cendres... ELLE TOURNE.
La mèche tourne dans le sens des aiguilles d’une montre. Je ne regarde plus qu’elle. Lentement, elle tourne.

Une rotation autour de la bougie représente une minute de vie gagnée. Trois tours. A observer la bougie, ce soir, j’ai gagné trois minutes d’espérance de vie. Quel âne ! Si j’avais sacrifié à la tradition, lors de tous mes précédents anniversaires, j’effaçais Mathusalem des tablettes.
La mèche est démesurément longue, noire et grise, elle se replie, se courbe, s‘affaisse... ELLE FAIT UN NŒUD ! La mèche fait un nœud qui se serre, se serre... ELLE ÉTRANGLE LA FLAMME !

J’ai compris le mystère de la bougie... le bourreau de la lumière se cache en son sein ; la mèche, corde assassine, agent double et retorse porte la flamme et la garrotte à son extrême fin. Ce ne sont pas trois minutes de vie que j’ai gagnées, ce sont trois années qui me seront retranchées de mon capital.


Funestes chronomètres sur le gâteau d’anniversaire, mes enfants, j’ai bien raison de ne pas vouloir vous laisser les poser sur mes choux à la crème. Abrégez de qui vous voulez la vie d’autant d’années que de révolutions de cotonnades boudinées mais ne me souhaitez pas l’anniversaire de ma naissance. VOUS N’AUREZ PAS MON HÉRITAGE. NE COMPTEZ PAS MES JOURS. JE NE VEUX PAS PARTIR. PLANTEZ DES CANDÉLABRES DE MARBRE OU DES CAROTTES GLACIÈRES TRI-MILLÉNAIRES SUR MA TOMBE PÂTISSIÈRE ET OUBLIEZ QUE JE VOUS AI, UN JOUR, APPRIS À FROTTER DEUX SILEX.

JE N’AI JAMAIS INVENTÉ LE FEU, VOUS N’AVEZ RIEN APPRIS. OUBLIEZ QUE LA TERRE TOURNE. REDEVENEZ DES BÊTES. VOUS ÊTES DES BÊTES. VOUS N’ARTICULEZ PLUS. VOUS GRATTEZ LA TERRE DE VOS ONGLES NOIRS
. GRRRRAAAARRRRG !