Quand on est un grand sage, on est souvent vieux.
On dit : « Le temps n'existe pas »…
Et c'est très beau.
Vraiment.
À celui qui doute on dit : « Vous avez l'heure exacte ? »
Et l’autre de nous la donner, et nous, de nous écrier : « Voyez comme il est taquin, le temps, il n’est déjà plus l’heure exacte que vous m’aviez donnée ! »
De là à conclure que le temps n’existe pas, puisqu’on ne peut le mesurer, il n’y a qu’un pas…
Mais le récalcitrant s’accroche : « Le temps existe, voyez son empreinte sur moi, je ne suis plus l’enfant que je fus, regardez la neige déjà sur mes cheveux… »
Et le sage de dire, patiemment, l’heure que l’on passe chez le dentiste, si longue, et celle qu’on passe dans les bras de l’être aimé, si courte…
De là à conclure que le temps est subjectif, puisqu’il diffère selon les circonstances, il n’y a qu’un pas…

Je fais un pas.
Puis deux.
Un pas, une seconde.
Je marche.
Chaque pas me rapproche de la mort et m’éloigne de ma naissance.
J’ai beau entendre les sages et remonter les pendules à l’envers, le temps passe, avec ou sans moi.
Je n’ai rien contre le temps, pourtant.
Je n’ai pas peur de ma mort, pour temps.
Mais la tienne mon amour…

Qui pense le temps, pense la mort, panse la mort.
Il faut des mots pour penser le temps.
Il suffit de vivre pour panser la mort.

Avec mes mots, je construis le temps.
Les mots ressuscitent le passé, re suscitent le passé.
Mes mots construisent mon histoire comme les mots construisent l’histoire des hommes.
Dans le grand livre du temps, nous sommes à peine quelques lignes au milieu d’un océan de mots.
C’est beau n’est-ce pas ?
Avec des mots, avec de belles métaphores, on peut construire une réalité si présentable…
On peut dire « Le temps n’existe pas », on pourrait même finir par y croire, et l’on aurait sûrement raison…
Et alors ?
Le temps s’en moque bien.
Il n’a pas besoin de nous pour passer, le temps, pour passer le temps…

La seule manière que je connaisse d'arrêter le temps, c'est d'aimer.
Je n'en connais pas d'autre.
Les images que j’aime ne vieillissent pas plus que les odeurs, les sons, les goûts, les mots, les pensées, les émotions, les personnes, les livres, les toiles, les chansons, le soleil, les embruns, les étoiles et tout ce qui vit en moi…
Au cœur de moi tout est vivant.
Le temps s’est arrêté.
Il n’y a plus ni présent, ni passé, ni futur.

Quand j’avais dix-sept ans, il ne fallait pas écrire : « il y a », ça se dit, ça ne s'écrit pas.
« Maladroit » dans la marge.
Maladroit, dans la marge.
Quand j'écris « il y a », aujourd'hui, la petite fille d’hier prend sa revanche.
Il y a, il y a, il y a, il y a…
« Il  y a » sonne comme le prénom du héros d'une histoire qui finirait bien.
« Il y a » vibre comme un mantra qu’on répèterait le soir avant de s’endormir.
Il y a tes yeux qui n’en finiront jamais de
Il y a tes mains qui ne cessent
Il y a ta bouche, celle qui sait la langue oubliée et
Il y a ta langue si douce à
Il y a tes lèvres que je
Il y a toi
Il y a toi et puis c’est tout.
Et puis c’est TOUT.

Au cœur de nous tout est vivant.
Au cœur de nous, le temps s’est figé.
Peu m’importe le temps, puisque je t’aime hier, puisque je t’aime aujourd’hui, puisque je t’aime demain…