Ils firent sortir l'homme en le traînant au sol, poignets menottés dans le dos. On lui planta encore une énorme seringue dans la nuque et sa tête pendit définitivement entre ses épaules.
Une femme trouva la force surhumaine d'ouvrir les yeux et d'exprimer un regard haineux, elle proféra des insultes qui restèrent bloquées dans sa bouche mais chacun de nous les entendit. Là, un homme ne chercha même pas à retenir les larmes qui jaillissaient de ses yeux. Ses joues restaient désespérément sèches, même si aucun de nous ne douta de les voir bel et bien détrempées par les larmes. Les autres demeuraient allongés par terre mais exprimaient tous des sentiments aussi extrêmes, invisibles pour le profane mais perceptibles de nous seuls.
Et moi ? J'en sais trop rien, je suppose que je jubilais de constater que j'étais toujours capable d'éprouver des sentiments. Peut-être qu'un jour je découvrirai qu'à ce moment là je sautais partout. Ou que j'avais martelé les flics de coups de poing. Ou que j'avais vomi. Je le saurai peut-être un jour… Mais y aura-t-il un jour ?

Nous nous étions retrouvés dans cette pièces immense, blanche, sans aménagement aucun, sinon sept paillasses éloignées et une pendule incongrue et bruyante. Tour à tour, en ouvrant les yeux, nous nous sommes aperçu de la présence de l'autre. Et rapidement, nous avons constaté que nous étions tous dans le même état comateux. Incapables du moindre mouvement, branchés à des tuyaux et des électrodes, prostrés dans une position allongée qu'aucune force physique ne permettait de quitter. J'ai pris conscience que j'étais comme drogué, que les autres l'étaient aussi et chacun a du en conclure de même sur son voisin. Une drogue si puissante que nous étions comme anesthésiés, elle nous paralysait, nous empêchait de parler, de pleurer, rangeait au rang d'épreuve physique le simple fait d'ouvrir les yeux. Nous étions là, cloués au sol, asséchés de l'intérieur et alimentés par l'extérieur.
Et il y avait cette drôle de pendule sur le mur du fond. Elle était pourtant énorme, mais il m'a fallu une bonne dose de concentration pour comprendre en quoi elle était si différente de toutes les autres pendules. Elle ne possédait qu'une aiguille, la grande, qui était invariablement pointée vers le haut, sur le "12" imaginaire puisqu'aucun chiffre n'était représenté. Nous entendions le tic-tac des secondes qui s'égrènent, mais l'aiguille ne se décalait jamais sur sa droite pour autant. Non, au bout de soixante secondes, c'est le cadran qui tournait sur sa gauche, d'un soixantième de tour, venant positionner une graduation en face de la grande aiguille, toujours aussi verticale. Et il m'a fallu plusieurs jours (peut-être ?) pour comprendre que cette pendule n'était pas là pour nous donner l'heure, mais seulement pour nous donner la notion du temps qui passe, bien qu'il se soit arrêté…
Régulièrement (peut-être ?), des types venaient nous administrer notre dose d'incapacitant, changeaient nos cathéters, rebranchaient nos électrodes. Nous étions branchés de partout, des sondes étaient reliées aux voies naturelles, d'autres tuyaux servaient à nous alimenter et à nous ravitailler en toutes sortes de médicaments, ou de drogues ou de sang ou de qu'est-ce que j'en sais ? Ce que je sais, c'est que nous étions sous assistance, toutes nos fonctions vitales étaient contrôlées à distance et la seule chose que l'on maîtrisait encore étaient nos pensées. Notre cerveau ne souffrait d'aucune entrave. Chimique, du moins. Car pour le reste, tout semblait avoir été pensé pour qu'il finisse par se suicider…
La pièce était constamment éclairée, d'une lumière crue. La pendule serinait invariablement le tic-tac des secondes, les heures (peut-être ?) défilaient à tâtons, sans se préoccuper de la suivante, ne conservant que sa notion de division du temps et perdant celle d'indication. Les heures, qu'en sais-je… En fait, la seule chose qui défilait, c'était cette éternelle minute qui faisait du sur place. La minute se suit et se ressemble…

Nous ne savions rien de tout ça, de toute cette merde dans laquelle nous avions été plongés. Ni pourquoi, ni comment, et surtout pas quand. Dans l'incapacité totale de communiquer, d'exprimer le moindre sentiment, plus rien ne nous différenciait désormais. Nous étions devenus des clones, glissés dans sept enveloppes corporelles différentes. On ne vit que dans le regard de l'autre, dans l'image qu'il nous renvoie, et dans la perception de ce qui nous entoure. On nous avait retiré ces réponses, tous les signaux qui font que l'on se sent physiquement exister. Et puis surtout, on nous avait confisqué la notion du temps. Voués à ne vivre qu'avec nous-mêmes, à l'intérieur de nos propres pensées qui sont exacerbées par le fait que le cerveau n'a plus à assumer son rôle de centre névralgique des fonctions vitales et de survie, nous sommes condamnés à vivre dans un désert de sensations. Et l'éternelle minute, qui avance lorsqu'elle recule, finit par nous perdre dans les méandres de nos propres réflexions. L'instant n'existe plus, impossible de savoir si l'on envisage le passé ou si l'on a la nostalgie du futur.
L'emmerdement maximum n'existe pas, aujourd'hui je peux vous assurer que seul le pire existe…

Et puis tout à l'heure (peut-être ?), nos oreilles ont ouvert nos yeux et on a vu ce type réussir à se lever. Mon cerveau a aussitôt pétillé, ravi d'avoir du nouveau à se mettre sous la dent… La pensée, c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas. Je ne savais pas encore pourquoi je l'étais, mais je semblais être heureux. J'allais devoir réapprendre ce que ce mot même signifiait, mais là le type avançait, péniblement, ses muscles semblaient aussi surpris que son cerveau d'être encore "capables". Les trucs qu'ils nous balançaient dans le corps nous avaient maintenus en bonne santé physique, nos muscles étaient stimulés par les électrodes, ils avaient l'air de tenir à ce que l'on reste en vie, à ce que l'on ne s'atrophie surtout pas. Et il semblerait qu'ils y soient parvenus. Et erreur humaine, subterfuge ou défaillance du matériel, le fait est qu'un de leurs cobayes était désormais sur pied. Le type avançait de moins en moins difficilement, tout semblait lui revenir comme pour le vélo. Il se précipita sur le mur du fond et balança un violent coup de poing sur la pendule. Un énorme fracas se fit entendre - le cadran ou les os de sa main ? – la minute vola en éclat et tiqua sur le tic, rendant sa liberté à l'instant, faisant revivre le moment.
Un larsen de silence me déchira le cerveau, et cette soudaine profusion d'émotions ressuscitées me brula le corps. Je perçus l'agitation, je les vis intervenir avec force détermination et moult démonstration de… d'émotions. Qui se succédaient sous mes yeux mi-clos: la colère, la haine, la déception, l'interrogation… Mon cerveau crépitait sous la fulgurance des sentiments redécouverts, je ne saurais vous dire si je revivais ou si je mourais…
En revanche, il y a une chose que je sais, c'est que cet homme avait fini par accomplir ce que l'on recherchait tous à faire depuis notre enfermement : tuer le temps.