Quand je l’ai rencontré je l’ai pris pour un farfelu, un doux dingue inoffensif. Il était assis, emmailloté dans une dizaine d’épaisseurs de gros pulls en laine qui s’effilochaient tous plus ou moins et, de ses gros doigts aux ongles noirs qui dépassaient d’épaisses mitaines, il transvasait, grain par grain, un petit tas de sable d’un pot à un autre. J’ai posé une pièce dans un de ses pots en lui souhaitant bonne soirée et il a gueulé :
- Eh ! Oh ! Ça va pas ?
- Pardon ?
- Ben virez-moi ça d’là !
- Ah… vous ne faites pas la manche ?
- Non ! Enfin… un peu, mais faut pas m’mettre des trucs dans mes bols !
Il continuait avec son sable, comme s’il comptait les grains. J’ai repris ma pièce.
- Vous ne la voulez pas alors ?
- Si, si… donnez. Merci.
Il a fourré ma pièce au fond de sa poche, tout en continuant à passer ses grains de sable d’un bol à l’autre de son autre main. Il était tellement absorbé par sa tâche, tellement minutieux et précautionneux dans ses gestes, que je n’ai pas pu m’empêcher de le questionner :
- Je peux vous demander ce que vous faites ?
- Ben ça s’voit pas ?
- Euh… vous comptez les grains de sable ?
Il est parti d’un grand rire étonnamment clair avant de me répondre :
- N’importe quoi ! Z’avez idée du nombre qu’il y a ?
- Euh… non. Beaucoup, j’imagine. Mais alors… que faites-vous ?
- J’égrène.
- Vous égrenez ?
- J’égrène.
- …
- Le temps, M’dame ! J’égrène le temps ! J’suis l’égreneur du temps !
- Ah... Je croyais que c’était du sable.
- Evidemment qu’c’en est ! Le sablier, le marchand de sable… Qu’est-ce que vous auriez voulu qu’ça soit d’autre ?
Ah ben oui. Forcément. Implacable. Il me plaisait bien, le bonhomme. Et il continuait de transvaser ses grains avec une régularité de… d’horloge.
- Et ça fait longtemps que vous faites ça ?
- J’en sais rien. J’vous ai dit, j’compte pas.
- Ah oui. Mais… vous n’arrêtez jamais ?
- Ah ben surtout pas !
- Qu’est-ce que ça ferait ?
- Ben ça arrêterait le temps !
Ben oui…
- Mais c’est un peu monotone, non ?
- C’est l’but !
- Pardon ?
- Ben c’est comme ça qu’ça doit être ! Régulier… monotone !
- Ah ?
- Ben oui, sinon le temps passerait n’importe comment ! Alors faut trouver l’bon rythme et surtout pas l’perdre, sinon c’est l’bordel.
- Et ben… pas simple, hein ?
- Ben non.
- C’est une grosse responsabilité.
- Ben oui.
Il me plaisait de plus en plus.
- Mais comment vous vous êtes retrouvé avec ce… euh… boulot ?
- Le destin, pardi, le destin !
- Ah oui. Le destin.
- …
- …
- Ecoutez, M’dame, j’veux pas vous désobliger, mais là, faudrait qu’j’puisse vidanger.
- Vidan… ah ! oh ! oui, bien sûr… euh… vous voulez que je vous remplace un moment ?
- Me remplacer ?
- Oui, le temps que vous alliez… vidanger.
- Ah… ben… j’sais pas trop, hein. Vous croyez qu’vous saurez faire ?
- Oh, peut-être pas si bien que vous, mais si c’est juste pour un moment…
- Hm… Ben r’marquez c’est pas d’refus, hein. J’pourrai m’dégourdir un peu en même temps, comme ça…
D’un coup je me suis dit que si ça se trouve, il faisait ça, presque immobile, depuis des jours. Pauvre gars ! Il prenait tout ça avec un tel sérieux ! Il m’a fait longuement observer son mouvement, puis m’a observée longuement pour s’assurer que je le faisais « à peu près correctement » et enfin il s’est éloigné, en se retournant plusieurs fois pour vérifier que je le faisais toujours bien. J’ai continué jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin et je guettais son retour pour reprendre dès qu’il réapparaitrait.
Il prenait son temps.
Il prenait tout son temps.
Je commençais à me dire que je voulais bien être gentille, mais que je n’allais pas l’attendre des heures pour autant. Et puis… je ne sais pas. Tout ça m’avait semblé rigolo, mais là, ça ne m’amusait plus. C’était… bizarre. Je n’aurais absolument pas su dire depuis combien de temps il était parti, mais ça me paraissait… je ne sais pas. Long. Et quelque chose clochait. Comme si… je ne sais pas. Je me suis secouée et, pour faire passer le temps et la mauvaise impression, j’ai pris un grain de sable que j’ai changé de bol et… non. Impossible. J’ai recommencé… Merde. Comme si la rumeur du vent dans les arbres et des voitures au loin s’était tue et reprenait quand je prenais un grain et… Merde. Et l’autre qui ne revenait pas ! J’ai repris un grain, puis un autre, puis… Pas possible, merde ! Une feuille qui tombait a semblé ralentir sa chute quand j’ai cessé. Elle restait là, comme suspendue dans l’air dans ce silence irréel… j’ai repris un grain, puis… Dingue ! La feuille est remontée ! J’avais pas pris le grain dans le bon bol ! Ah ben merde !
J’ai recommencé dans le bon sens et la feuille a tranquillement repris sa descente. Incroyable. J’ai pensé qu’il fallait que je continue pour donner à l’autre le temps de revenir.
Je saurais pas dire depuis combien de temps il est parti.
C’est que je compte pas, moi. J’égrène.