Dans ma commune il y a un CAT, qui accueille et emploie des personnes handicapées mentales. Chaque soir, à partir de 16h30, ils ont fini leur journée et alors ils viennent dans le bourg acheter leurs cigarettes, boire un café ou deux, ou faire quelques achats.
Il y a sept ou huit ans, je n’avais pas d’enfants, alors moi aussi, le soir, après le travail, j’allais boire un café ou deux au bar tabac quand j’allais acheter mes cigarettes.

Parmi les handicapés, il y avait un petit monsieur que je trouvais attachant. C’était un tout petit monsieur, très rond, qui venait toujours pour faire son loto. Ce petit monsieur n’avait pas d’âge. S’il est déjà difficile de donner un âge approximatif aux gens que l’on croise, c’était encore bien plus compliqué pour ce petit monsieur. Il était tout petit, très jovial, il riait tout le temps et on pouvait avoir avec lui les conversations que l’on a avec un enfant de sept ans. Ce petit monsieur avait des traits communs avec l’enfance, et pourtant ses cheveux grisonnants et quelques rides laissaient supposer qu’il avait au moins quarante cinq ans. 
Le temps n’avait que très peu de répercussions sur lui : il avait beau vieillir, les gens du village lui parlaient éternellement comme à un enfant.

Un jour –il y a sept ou huit ans, déjà- ce petit monsieur a gagné au loto. Il n’a pas gagné une grosse somme…si mes souvenirs sont bons son gain dépassait un peu les 700 euros. Mais il a gagné au loto ! Ce jour-là le patron lui a offert ses consommations, et quelques jours après le gain, il y avait une pancarte de la Française des jeux,  bien en vue dans le bar : « Ici, un gagnant de 700 euros ».
Il était tout fier, le petit monsieur. A chaque fois que quelqu’un levait les yeux sur la pancarte, il lui disait en riant : « C’est moi ! J’ai gagné au loto ! ». Et les clients le questionnaient : « Ah oui ? C’est vous ? Félicitations ! ». Parfois, la conversation s’engageait, et certains lui causaient un bon petit moment. Je pense que les gens étaient comme moi : ils avaient envie de s’attacher à ce petit homme qui riait tout le temps, ils étaient curieux de lui et aimaient le faire parler. Lui, il semblait très content. Avoir gagné au loto lui donnait de l’importance.

Les mois et les années se sont écoulés, la pancarte a été remplacée, et pourtant le petit monsieur a continué de se réjouir et de dire aux gens « J’ai gagné au loto ! ». La plupart lui répondait : « Quoi ? Encore ? Mais vous êtes un chanceux, c’est pas possible ! ». Le petit monsieur n’avait pas regagné un centime depuis, mais il se réjouissait toujours de son gain passé. Depuis le gain, il vivait chaque jour comme s’il avait gagné au loto la veille. Il souriait à la vie. Une minute d’éternité qui dure une éternité…

Chaque soir, au bar, il parvenait –à un moment ou à un autre- à placer sa phrase fétiche dans la conversation : « J’ai gagné au loto ! ». Peu à peu, les gens s’en sont gentiment amusés. Personne ne lui a jamais demandé de ne plus le dire, ou suggéré de passer à autre chose à présent. Je pense que son comportement émerveillait tout le monde. Savoir se réjouir, chaque jour encore, sans jamais se lasser,  d’un évènement aussi heureux que ponctuel, arrivé il y a longtemps, qui sait le faire ? Gagner au loto était pour lui la joie qui alimente toute une vie…

Il y a peu je suis revenue au village. Je n’ai plus le temps de boire des cafés au bar, mais je fume encore. L’autre jour, je l’ai reconnu, le petit monsieur. Il était devant moi dans la file d’attente, toujours avec son éternelle grille de loto.
Le temps n’a pas la mainmise sur tout son être : physiquement, il a vieilli bien sûr, il doit avoir plus de cinquante ans,  mais il rit toujours autant et s’exprime encore comme un enfant. Le temps passe sur lui comme le vent souffle sur les gens. Il le décoiffe à peine.
Je l’ai guetté, le petit monsieur. Et puis j’ai mentalement balayé mes attentes, en me disant : « Huit ans après, quand-même pas ! ».

Eh ben si ! Le bar tabac a changé de propriétaires. Au nouveau buraliste, il a dit, en riant :
«  Je prends un flash. Je m’en fiche de perdre : moi, un jour, j’avais gagné au loto ! ».

Et j’ai souri.

Le temps est désarmé, face à lui. Un jour, il y a huit ans, il a gagné 700 euros au loto. Il est plus que probable qu’il ait tout dépensé depuis longtemps. Là n’est pas l’important. Un jour il a gagné au loto, et ce gain a inondé de joie tout le reste de sa vie.