- Chef ! Chef ! Chef !
- Hm… ?
- Un nouveau macchabée !
- Ah ! Enfin !
- …
- Oui, non… enfin… c’est que je commençais à trouver le temps un peu long, quoi…
- …
- Non… c’que j’veux dire… comment… c’est que…
- …
- Ouais. Bon. On patauge, de toute façon, dans cette saloperie d’enquête… alors un mort de plus ce sera peut-être des indices nouveaux, une piste… et bon, d’un certain point de vue, si on réfléchit bien, c’est pas QUE une mauvaise nouvelle. Enfin pas pour tout le monde, disons. Enfin… vous voyez, quoi… Non ?
- Non.
- …
- …
- OK. Bon, allons-y.
Je m’appelle Olivier. Commissaire Octave Olivier. Tout le monde croit qu’Octave c’est mon nom de famille, mais en fait non. J’enquête depuis deux mois maintenant sur celui que la presse nomme déjà « le tueur au chapeau melon ». Putain d’journaleux… Je leur avais bien dit, de pas le répéter, le truc du chapeau… c’était le « détail secret » qui devait nous permettre de trier le bon grain et l’ivraie, les torchons et les serviettes, les confitures et les cochons, les affabulateurs et le tueur… Mais fort heureusement j’avais pas mis tous mes œufs dans le même panier et j’avais encore des cordes à mon arc ! Et cette fois, c’est pas avec un coup à boire et une promesse de rancard avec la fille de la météo que j’allais leur redonner du grain à moudre, à ses charognes !
C’est que notre meurtrier se contentait pas de poser un chapeau melon sur le sexe de ses victimes préalablement dénudées… Ah ça, non… un vrai détraqué ! Il leur coupait une main, qu’il remettait ensuite soigneusement en place. Tellement soigneusement, d’ailleurs, que la première fois on n’avait pas remarqué… C’est sur la table d’autopsie que le légiste s’est aperçu qu’il manquait un bout à son cadavre. Pour pas avoir d’emmerdes on a prétendu que notre tueur avait dû l’emporter comme trophée, mais du coup les criminologues se sont arrachés les cheveux sur leur profil quand on a fait gaffe et signalé la bizarrerie de la main « recollée » dès la deuxième victime.
Bref. Un drôle de gars, notre tueur… Ah, oui ! Et aussi il éventrait ses victimes. Un détail qui a son importance, si l’on considère que contrairement à la main, qu’il remettait précautionneusement à sa place, il laissait les poitrails de ses victimes grand ouverts et tout en vrac dedans.
Ce nouveau corps qui venait d’être découvert serait sa cinquième victime. En arrivant sur les lieux, un de mes inspecteurs est venu à ma rencontre :
- Ah, commissaire… c’est pas joli-joli !
- C’est jamais joli-joli, la mort, Truche.
J’aime bien faire ce genre de réponses sur un ton un peu sombre, qui pose bien le personnage : j’en ai vu d’autres, je suis blindé, mais pour autant pas indifférent… Bon, bien sûr, ce con de Truche aurait pu choisir mieux que « joli-joli », mais que peut-on vraiment attendre d’un gars qui s’appelle Milo Truche, hm ?
- C’est encore un coup du tueur au chapon rond.
- Melon.
- Hein ?
- Deux…
- Quoi ?
- Rien. C’est pas « rond » mais « melon », le chapeau.
- Ah, pardonnez-moi commissaire, mais mon beau-frère est chapelier à Rennes et il m’a très bien expliqué la différence entre le chapeau rond et le chapeau melon et là…
Pendant ce temps on était arrivés près du corps. Nu, éventré, main coupée et repositionnée, sexe recouvert d’un…
- Merde ! C’est un chapeau rond !
- Oui, vous voyez commissaire, c’est…
- Truche, pourquoi vous m’avez fait venir ?
- Hein ?
- Deux…
- Quoi ?
J’ai pas pris la peine de répondre. J’ai tourné les talons et quitté cette scène de crime sur laquelle je n’avais rien à faire. Cette affaire ne dépendait pas de moi : il s’agissait de toute évidence d’un nouveau meurtre du tueur breton, pas de mon tueur au chapeau melon.