La neige qui tombe, entre opacité confuse et blancheur aveuglante. La sans couleur lumineuse qui absorbe les ombres et altère notre perception des courbes du monde. Ninon aimerait tirer le rideau bleu et se pelotonner sous la lourde couverture de laine. Un jour sans clarté est un jour sans espoir, se dit-elle en préparant son cartable. La marque du froid sur les vitres du salon. Elle se dirige vers l’entrée et dans le tiroir le plus bas du semainier elle soulève et retourne, ses mains perdent patience. Une broche en émail sur cuivre dont elle ne se souvenait plus, le bric et le brac de sa vie désordonnée, des souvenirs à la dérive en attente d’une berge pour accoster, mais de gants de laine point. Plus le temps. Se détourner de l’odeur du thé au jasmin pour affronter la tourmente blanche.

 

Un pied devant l’autre, car espérer porter son regard plus loin serait tomber dans une autre nuit. Les traces de ceux, levés plus tôt, comme autant de signes rassurants. La morsure du vent tremblant. Ninon se recroqueville sous sa capeline. La voilà de glace et de silence, plus tout à fait certaine que ces pas sur le sol l’emmènent bien au centre du village et tout aussi incapable de dire depuis combien de temps elle marche. Elle n’a jamais aimé ces montagnes, ces chemins, le bruit oppressant que fait le vent dans les grands sapins.

 

Son visage est maintenant tout à fait insensible, le froid assiège les chairs. Elle pense à ce conte enfantin d’une fillette et de ses allumettes qu’elle a lu l’autre jour à ses élèves. La petite musique de la peur s’installe doucement en elle. Elle songe à retourner sur ses pas mais son corps lui échappe. Les murmures de la neige contre sa poitrine, le blanc qui mange et s’engouffre, se glisse sous les plis de sa cape. Elle pense à son père, il est debout, souriant au milieu de la plage. Elle n’est pas sur la photo mais se souvient du jour, des murs blancs écrasés de lumière, du sable qui glisse sur ses mains. Elle pourrait ouvrir une à une les fenêtres de son enfance, sentir la brise qui vient de la mer, laisser trainer ses pieds sur les galets brulants de la jetée du port. Elle pourrait… Le bout de ses doigts agrippe le sol glacé. Le cirque blanc, sans trêve. Ninon se relève et ferme les yeux. Mettre de l’ordre dans ses sensations et avancer vers l’ombre brune qui se détache plus haut, sur la droite.

 

Au village, la boulangerie doit déjà être ouverte. Elle ouvre avant l’école. Ninon grelotte. Le bourdonnement incessant de ces ouvrières blanches qui criblent ses joues, la musique étouffante de ses pas qui s’enfoncent et son manteau givré qui lui donne des airs de Reine des neiges.  Elle a rejoint le reflet sombre. C’est un mur. Un mur de pierre contre lequel elle s’appuie, prête à pleurer. Que sont les larmes sans une main pour les essuyer ? Celle qui serre la sienne depuis quelques minutes déjà est chaude, si petite qu’elle niche en creux, cachée sous les doigts bleutés.

 

- «  Tu viens maitresse ? »