Jarod était un ogre terrible qui sévissait dans notre région depuis au moins soixante ans. Il dévorait, dévorait comme tout ogre qui se respecte.  Mais croyez-vous que c'était un enfant rôti son plat préféré ? Non !  Un papa à la broche alors ?  Pas plus ! Une maman en vinaigrette ? Toujours pas !

Jarod adorait les bestioles !

Mille-pattes, cafards, fourmis, coccinelles, punaises, mouches, abeilles, gendarmes,  libellules, au petit déjeuner, craquants sur une énorme tartine.
Grillons, termites, papillons, moustiques, pince-oreilles, chrysomèles, sauterelles, araignées au déjeuner, en de bons gratins fumants qu'il se faisait cuire dans un creux de sa grotte.
Blattes, fourmilions, cétoines, guêpes, taons, phasmes, cigales, puces, taupins, leptures au diner, en soupe épaisse ou en simple sandwich.

Au début, on avait été plutôt ravi de le voir engouffrer des quantités phénoménales de ces bêtes que chacun craignait ou au mieux ignorait. Mais maintenant, c'était un véritable fléau.
Plus un bruit dans la nature, pas la plus petite vibration, pas la moindre stridulation.
Les oiseaux, ne trouvant plus rien à manger, avaient déserté la région.
Les fleurs et les fruits eux-mêmes étaient tentés de disparaitre car seul le vent acceptait encore de transporter le pollen.
Inutile de dire que les hommes avaient oublié le goût suave du miel, que seuls les grands-parents pouvaient encore décrire.

Pourtant personne n'agissait dans ce silence étouffant. Les humains calculaient combien de temps restait à vivre à Jarod, priant secrètement que quelques espèces lui survivraient.
Les mammifères ne voyaient pas encore ce qui les menaçait, les oiseaux n'étaient plus là pour prendre la parole.
Un grand conciliabule des ultimes bestioles eut lieu un soir de pleine lune dans la forêt de Fléchère où de grands arbres offraient encore quelques cachettes. Il fut décidé d'agir et l'on fomenta un complot contre le monstre dévoreur.
La dernière fourmilière eut pour mission de l'attirer dans la forêt en formant une longue chaine. Les termites creusèrent un arbre très soigneusement sans abimer ni l'écorce, ni les branches. Les abeilles, au prix d'efforts prodigieux, battirent un essaim au sommet de l'arbre, les épeires tissèrent à qui mieux mieux de belles toiles au bout des branches, enroulées et solidement fixées. Tous les autres bourdonnant, zinzinant, craquetant, se massèrent aux abords de l'arbre ou sur son tronc.
On savait que si le plan échouait, il en serait fini des derniers représentants.
Mais tout fonctionna à merveille : Jarod  ne croyant pas ses yeux à la vue de la colonne de fourmis, avança à quatre pattes vers la forêt, léchant le sol comme s'il se fut agi d'une trainée de caramel. Il arriva donc au pied du grand arbre où un concert se fit entendre dans les hauteurs. Jarod était comme fou, il y avait si longtemps qu'un tel menu, varié et abondant ne s'était offert à lui ! Ne résistant pas à la tentation, il grimpa dans l'arbre pour saisir tout ce qui volait. Arrivé à la dernière portion du fût, là où les branches se séparaient, il subit une attaque en règle de tout ce qui piquait. Sa peau tannée lui permit de tenir un instant mais bientôt les démangeaisons et brulures devinrent trop étalées et trop fortes : Jarod se mit à gigoter frénétiquement.
Les araignées tirèrent leurs toiles et couvrirent l'ogre qui, étouffé, tomba dans le tronc évidé de l'arbre. Une petite blessure du tronc retint son visage et, par cette fenêtre étroite, Jarod vit disparaitre son festin.
A jamais prisonnier, Jarod pleure à chaque printemps.