J'ai dix ans, c'est l'été, la cour de la centrale où j'habite est déserte : le soir il ne reste que les équipes de production occupées à l'intérieur. Je me colle face contre l'arrête du bâtiment et penche la tête en arrière.  Le coin sombre tout là-haut vomit des nuages qui se ruent à l'assaut du bleu du ciel. La hauteur de l'édifice et ce surgissement saccadé des nues me plongent dans une sorte d'ivresse et le vertige naît, qui m'oblige à m'accrocher du bout des doigts aux briques rugueuses.

Un long escalier métallique aux marches à claire-voie. Tout en haut une porte et une plaque émaillée : "Interdit aux personnes étrangères au service". M'en fous, là-haut, dans la salle de contrôle, il n'y a que Gilbert, le wattman, je le connais. Encore quelques volées d'escaliers et je déboule sur la passerelle des turbines et des alternateurs. Je vais me camper derrière une excitatrice, face au vide donnant sur la pénombre de la chaufferie, les mains accrochées à la rambarde. Le sol transmet à mon corps les vibrations des machines. C'est comme si toute l'énergie de cette monstrueuse machinerie tournant à plein régime entrait en moi, je la sens qui m'envahit et se répand dans tout mon être, je l'irradie. L'autre là, à la proue du Titanic, n'a qu'à bien se tenir, le maître du monde, c'est moi ! Quelle ivresse...