− Miroir, mon beau miroir, dis qui c’est la plus belle ? C’est moi, pas vrai ?, racontait Zélie, 4 ans et demi, en se mirant dans son miroir. Ses petits doigts encore boudinés lissant ses longs cheveux aux reflets dorés, tandis que ses pieds écrasaient prestement sa robe jaune en satin effilée. Robe un peu trop longue, que sa cousine, après bien des tergiversations, avait accepté de lui prêter, bien qu’elle ne lui aille plus depuis bien des années, contre la promesse que Zélie jouerait le chien, un peu plus tard dans la soirée. Son visage poupin se reflétait dans un splendide miroir de princesse à coquillages incrustés offert par tati Linette l’été dernier, à son retour de l’île de Ré et que son papa avait accroché religieusement, pas trop haut sur le mur de sa chambre, pour qu’elle puisse s’y admirer à loisir.

−  Non !, lui répondit sa cousine Hortense, pimbêche assumée de 7 ans à peine et qui se croyait déjà descendante des plus grandes lignées de reines du monde, toutes en même temps, s’il vous plaît, parce qu’on ne parle pas de n’importe qui, « J’ai pas envie de jouer à Blanche-Neige. C’est nul, Blanche-Neige ! Ma maman, elle dit que c’est des histoires de poul’mouillées ! Attends, on va jouer à un autre jeu. Tu as des peluches ? »

Zélie vida devant elle un grand bac de peluches et en sortit sa préférée : le grand méchant loup. Elle avait pour habitude de l’enfoncer tout au fond du bac, le soir, avant d’aller se coucher, histoire de s’assurer qu’il ne viendrait pas lui croquer les doigts de pieds pendant la nuit, comme lui avait raconté Tonton André, un jour de grande forme, voilà un bail déjà. Lui, il avait bien rigolé, persuadé qu’elle n’avait pas compris ou que la peur à cet âge-là n’existait pas. Mais il n’y connaissait rien, c’était un vieux tonton célibataire, qui préférait courir la demoiselle, jeunette, de préférence, que s’embêter avec femme et gosses. Ses neveux et nièces lui suffisaient et pour chance, il en avait une ribambelle.

Zélie qui tenait sa perle de nounours dans sa main la présenta à Hortense :

− Tu veux mon grand méchant loup ?

− Oui, bonne idée !, lui répondit Hortense, tandis qu’elle commençait à se remuer les méninges pour trouver un jeu intéressant. Sa mère ne lui lisant jamais d’histoires et la laissant la plupart du temps jouer toute seule dans sa chambre, son imagination se trouvait un peu courte et elle avait bien du mal à inventer.

Zélie, bien plus zélé qu’Hortense lui arracha la peluche des mains et recommença sur son thème chéri de Blanche-Neige. Ses parents lui avaient lu tous les contes possibles et imaginables, des vingtaines de livres ou plus. Mais Zélie ne voulait rien entendre. Seule comptait Blanche-Neige, c’est tout juste si elle n’était pas sourde aux autres histoires. Elle attrapa son méchant loup fermement par la peau du dos et se posta devant son beau miroir

− Miroir, mon beau miroir, où est la méchante reine, tu sais, la sorcière moche ! Elle a donné la pomme avec du poison qui a dormi Blanche-Neige. Il faut la punir pour la bêtise ! Zélie avait du mal à prononcer distinctement tous les mots que sa tête voulait dire tout en même temps.

C’est alors que Tonton André est entré. Il écoutait depuis un moment sa petite nièce derrière la porte. Et il se met à rire.

− Va moins vite, ma chérie, tu veux dire trop de choses à la fois et tout se mélange !

Il s’approche de Zélie qui se trouve vexée. Et regarde effarée le Grand méchant loup censé punir la sorcière de son méfait.

− C’est ça ton Grand méchant loup, ma puce ?, demande-t-il en riant, on dirait un petit chiot tout mignon ! Fais-lui plutôt un câlin ! Tu sais que c’est un petit husky, tu sais les chiens de traineau, qui vivent dans le froid, avec le Papa-Noël ?

− Non, c’est pas un chien, lui dit Zélie de plus en plus zélée, c’est un loup et c’est toi qui me l’a donné pour qu’il me croque les pieds la nuit… Alors, si c’est un loup, ça fait peur ! Tandis qu’elle dit ces mots, elle avance et manque s’entraver dans sa longue robe brillante.

− Zélie, tu devrais enlever cette robe, elle est trop grande pour toi, tu risques de tomber et de te faire mal, lui conseilla Tonton André.

− Mais moi, je veux être grande, arrête de me dire que je suis petite ! C’est pas très gentil, rétorqua la petite fille.

Tonton André se retourna. Quelle ne fut sa surprise lorsque ses yeux se posèrent sur le miroir kitchissime de tata Linette, de découvrir en lieu et place du reflet du craquant petit chiot, un loup terrible, aux babines acérées, bavant et montrant les crocs dans une grimace qui aurait effrayé l’adulte le plus incrédule qui soit prêt à lui bondir dessus. Déstabilisé, il quitta la chambre sur le champ.

Ce fut ce jour-là que Tonton André fut définitivement mouché.

Moralité : Une chambre d’enfants est un royaume aux mille surprises. Ce n’est pas là un endroit pour les grands. Des choses bien curieuses peuvent s’y dérouler. Laissez la magie opérer et affairez-vous donc à des occupations de votre âge… Il vous faut accepter qu’il y ait des choses qui ne vous regardent pas !