Une plaquette de beurre de 250 grammes a disparu du réfrigérateur de l'internat. L'enquête est confiée à Mademoiselle Aufray, l'intendante.

Tous les petits garçons connaissaient bien mademoiselle Aufray, l’intendante en chef de l’internat de l’Ecole Primaire de l’Institut Familial de Montauban. On n’aurait su définir son âge, la plupart des pères des enfants avaient été pensionnaires dans cette école et la connaissaient déjà. Il parait que certains grands-pères l’avaient connue aussi à ses débuts alors qu’elle n’était qu’une toute jeune surveillante. Et pourtant, malgré son âge incertain, elle avait la peau du visage bien lisse, ses joues poudrées rose dragée lui donnant bonne mine. Elle était toute petite et toute fine, tirée à quatre épingles, et avait pour habitude d’emprisonner ses longs cheveux cendrées dans un chignon. Ses garçons, comme elle les appelait, et qui se retrouvaient éloignés durant plusieurs semaines de leur famille qu’ils ne retrouvaient que pour les vacances, l’aimaient beaucoup. Elle était une sorte de maman de substitution, très douce et toujours juste. Lorsqu’un enfant faisait une bêtise, elle ne criait jamais. Néanmoins elle n’hésitait pas à le punir et ce n’était pas tant la punition qui vexait le gamin, mais plutôt la honte d’avoir déçue mademoiselle Aufray.

Un jour, une plaquette de beurre de 250 grammes disparut du réfrigérateur de l’internat. La cuisinière prévint immédiatement l’intendante et accusa rapidement les petits pensionnaires.

Mademoiselle Aufray était bien embêtée… C’était le second vol, si tant est que l’on puisse parler de « vol », en deux jours. Cela avait commencé par un sachet de farine. En ces temps de restrictions, ces denrées étaient devenues rares, et ces disparitions ne pouvaient pas continuer. Elle décida alors de convoquer chaque enfant dans son bureau. Elle savait y faire pour voir si un enfant lui mentait. Mais ce jour-là, après avoir auditionné chaque garçon, elle eut l’impression d’avoir fait chou blanc. Elle n’avait pas réussi à déceler la moindre espièglerie. Que faire ? Les punir tous ? Cela n’était pas utile, elle savait que de toute façon ils allaient être privés du gâteau qu’elle avait prévu de faire faire à la cuisinière pour l’anniversaire du petit Paul qui devait avoir lieu le surlendemain. Heureusement, il lui restait trois tablettes de chocolat d’avant-guerre qu’elle avait précieusement mises de côté. Elle pourrait alors distribuer un carré cacaoté à chaque enfant lors de la petite fête.

Néanmoins, elle monta quand même dans le grand dortoir des enfants et ouvrit chaque petite armoire se trouvant à droite de chacun des lits bien alignés. Elle n’aimait pas fouiller, elle avait l’impression de violer l’espace privé des garçons. Mais son sentiment s’estompait bien vite en voyant que les billes de verre, les frondes en bois qu’elle confisquait immédiatement et les insectes morts étaient les seuls trésors qu’il pouvait y avoir dans ces placards. Mais pas de trace de farine, ni de beurre ou plutôt de flaque d’huile vu la chaleur de ce mois de juin. Le mystère restait entier.

L’anniversaire de Paul arriva. Tous les enfants étaient réunis dans le réfectoire et se mirent à chanter un joyeux anniversaire à leur petit camarade. Paul était le plus petit du pensionnat. Il fêtait ses six ans aujourd’hui et se faisait une joie de déguster son gâteau d’anniversaire. Lorsque mademoiselle Aufray s’approcha de lui et lui expliqua qu’il n’y aurait pas de gâteau, les yeux du petit garçon se remplirent de larmes. Seule la promesse de manger un bout de chocolat calma les spasmes de ses sanglots. Mademoiselle Aufray était vraiment triste, et tout en arpentant le long couloir qui la menait à la cuisine afin de prendre les plaques de chocolat, elle se disait que ces petits bouts ne méritaient pas la folie des hommes. Elle alla machinalement vers le grand vaisselier en bois, et ouvrit la porte vitrée du haut qui grinça à lui faire hérisser les poils, comme à chaque fois ! Elle attrapa la boite en fer, mais de suite elle comprit : la boite était vide. Elle revint livide dans la grande salle où les garçons l’attendaient, impatients. Les mots restaient coincés dans sa gorge, mais elle devait pourtant annoncer la mauvaise nouvelle. Les enfants la regardaient avec de grands yeux lorsqu’elle les fit sursauter en poussant un grand cri et pointant son doigt : « Aaaaaaaah des souris !!!!!! » Tous les enfants se retournèrent vers le fond de la pièce et virent une horde de souris, mulots, et rats des champs ainsi qu’un gros gâteau au chocolat quand le petit Paul, un grand sourire jusqu’aux oreilles, s’écria : « C’est Ratatouille !!!! Il m’a fait mon gâteau d’anniversaire !!!! ».