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Le défi du samedi
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26 juin 2009

texte de Caro Carito

5 h 58. Elle voit le soleil qui pointe, sang sur le sable et les pierres. L’enfant se fait lourd dans ses bras. Il est pourtant si frêle. Il ouvre et ferme ses yeux pâles. Devant elle, le groupe a grossi à chaque baraque, à chaque village. Le vent leur amène le bruit de la mer. La file de bus, de camions, de fourgonnettes cahote. La ville est proche. La ville et ce centre de soins dont le nom lui a été glissé dans la main par le Padre Lucio. Il lui a aussi indiqué le nom de son frère, qui a quitté le village pour conduire un taxi et qui habite une masure de terre dans les barriadas du haut de San Cristobal.

6 h 30. Alan est en maraude dans sa vieille Chrysler. Dernière course avant le retour à la maison Il entend la course des collectivos les plus matinaux qui arpentent encore silencieusement les grandes artères. Le soleil darde quelques rayons au dessus de la frange de montagnes. Mais déjà une barre jaune et épaisse se dresse au dessus des quartiers sud et des cheminées des fabriques. L’autoradio grésille une cumbia puis se tait. Il cherche distraitement une station. Sans succès. Il va rentrer bientôt, apercevoir Rosario et les jumeaux derrière son bol de café en poudre et le grand sommeil. Une ombre blanche sur l’esplanade debout devant l’hôpital central. Sa dernière course ? L’homme écrase une cigarette et s’éloigne.

Javier a franchi le sas translucide. Il a déjà chaud sous sa blouse d’infirmier. Les volutes de poussières qui décorent les parois forment une œuvre d’art mouvante et volatile. Il ne la voit pas, se dirigeant avec précipitation vers le bureau 12 A où on lui donnera son affectation pour la semaine. Les lampes crachotent dangereusement sans qu’il y prête attention. Ce n’est qu’au moment exact où Mme Lupe lui tend le papier bleu que les lumières s’éteignent définitivement. Ils attendent. Rien. Noir total. Il sent dans la pénombre le bruit métallique d’un briquet. Une flamme et la voix douce qui répond à son interrogation muette. « Le groupe électrogène, le fournisseur refuse de se déplacer tant que les factures ne sont pas payées.» La ville endormie tait encore l’écho des manifestations du mois passé, les morts laissés en tas sur les trottoirs et les blessés qui affluaient et encombraient le hall d’entrée. Sur le bureau, il entrevoit la Une du diario nacional. La photo est mauvaise mais il reconnaît sans peine le visage figé de Vincente Loyola, chef de l’opposition et disparu depuis trois semaines et demie.

6 h 31. L’homme remue à peine. La geôle est humide et obscure. Il entend les sons étouffés d’une conversation, des rires gras. Et des jurons soudains. Une heure après, le judas s’entrouvre. Il ne distingue pas le visage du garde, juste le faisceau puissant de sa torche qui furète dans tous les coins, caresse le fil électrique qui pend au plafond et finit par se poser sur son corps douloureux. Une pensée de haine le transperce. Le tyran a osé encore une fois ; priver la population de courant, condamnant bon nombre à la faim, à la ruine, à la mort peut-être. Le judas se referme dans un claquement. Il sent une larme couler sur sa joue recouverte de crasse. Qui ? Qui se lèvera maintenant qu’il n’est plus qu’un demi-mort. Un visage du passé s’esquisse sur les parois qui suintent la peur et la mort.

Armando a deviné depuis longtemps que la nuit recelait quelques complots. Le bruit a transpercé son sommeil léger aux environs de 2 heures. Il a gravi l’escalier en silence et observé l’agitation qui filtrait derrière les minces persiennes. Des gardes ceinturaient sa maison. Il sut instantanément que son téléphone était sur écoute. Depuis combien de jours déjà. 3, 4. Toute communication lui était désormais interdite, net, fax. Il ne pouvait même plus sortir. Il était devenu inutile pour la cause. C’est plus tard, dans son bureau, alors qui écrivait boulimiquement, que la lumière cessa. Vers 8 heures, le téléphone sonne. Sa mère sans doute. Il ne prend pas la peine de répondre, elle peut toujours joindre son frère. Lui, ne peut plus rien faire pour quiconque. Juste attendre que l’étau se resserre sur lui et qu’il rejoigne dans une prison inconnue le chef de file du syndicat. Dans l’oubli que le président et la junte ont creusé méthodiquement pour les opposants.

9h27. Le capitaine Orlando a enfilé ses gants immaculés. La voix fatiguée de sa mère l’assaille encore. Elle est inquiète et sans nouvelles de son frère. Il a tu ce que le bon sens lui soufflait. Armando sera bientôt, à moins d’un miracle, un homme mort. Il l’a laissée s’abandonner à un flot de paroles apaisant. Long filet de gémissements, de plaintes qui apaise et draine tous les malheurs que la rue rapporte. Derrière la tension et la vieillesse mêlées de cette voix, il perçoit en sourdine un concert de sons mats ; les voisins sont aux fenêtres tapant sur leurs casseroles. Il perçoit les portes qui claquent et le rassemblement qui enfle et monte jusqu’au palais où va se tenir le discours présidentiel. Ultime provocation pour saluer une victoire truquée. Les paroles de sa mère semble ne plus se tarir, se gonflant des morts qui se déverse des portes de l’hôpital, tabernacle des mots tus de ce peuple qui l’a vu grandir et qu’il a quitté pour une solde, un travail, un repas. Cette voix l’enveloppe, comme lors des jours d’enfance, sans répit. Il est l’heure de rejoindre son poste, derrière l’homme fort, en deçà des gardes du corps. Son revolver d’ordonnance ne bougera pas. Il caresse dans sa poche intérieure droite un browning de femme, joujou qu’il a dérobé en vue d’un crime sans signature. Il ne sent pas la morsure froide de l’acier.

9h45. Devant un micro, un homme s’écroule. Juste avant le chaos, cet instant irréel. Miracle ou délivrance. Dans la masse qui gronde au bas du balcon présidentiel, au sein des gardes prêts à faire feu ou dans le maintien brusquement relâché des officiels, tous sentent, en un moment fugitif, le poids du temps qui bat, qui marche, qui obère. Sous l’épais brouillard sale, quelques rayons percent.

Barriadas : bidonvilles - Collectivos : minibus qui servent de taxis.

Commentaires
J
C'est qu'il y a tant de San Cristobal dans le monde et plus d'une la scène d'une assassination. Tu auras compris mon "Chiapas" qui manquait un a.<br /> <br /> Pas comme ton texte qui mérite un tas !<br /> <br /> (d'AH !)
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C
Map, moon un pays imaginaire mais que l'on n'espère pas, un never land à l'envers en quelque sorte. Mais si proche... Il suffit d'un faux pas.
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M
écrasent
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M
Magnifique ! Tu as su donner le poids des minutes dans un pays où la terreur et la pauvreté écrase les hommes.
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J
caro : ;-)<br /> <br /> http://www.youtube.com/watch?v=Qy6wo2wpT2k
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