Au moment où le réveil a sonné, j'ai regretté d'avoir accepté ce voyage. Sans même jeter un regard à l'engin infernal, je devinais qu'il était déjà tôt, très tôt. Cinq heures moins dix. Super.

Je gesticule encore quelques minutes, désireux de profiter de la fraîcheur des draps. Imane a déjà dû se lever, j'entends quelques bruits provenir de la douche. Des jurons, c'est sûrement elle. Elle ne changera jamais, toujours elle, ça. Même si elle est souvent de bonne humeur, elle ne peut s'empêcher de jurer quand les objets lui échappent des mains. Paf ! Et de deux. C'est sûrement son shampoing préféré, ça, j'en suis presque sûr.

Pourvu qu'elle ne tombe pas. Elle est si maladroite, parfois...

Les minutes passent sans que je ne m'en rende compte. Les bras et les jambes en croix, je contemple le plafond en silence, me demandant ce qui va arriver, ensuite. Imane et les surprises, ça a toujours fait des étincelles. Quand je pense à toutes les catastrophes que ça a engendré par le passé, je me demande pourquoi est-ce que j'accepte encore de la suivre. Franchement, je devrais me surveiller plus.

Même si, d'un autre côté, elle sait se montrer très persuasive. Dieu, c'est une chose qu'on ne peut lui enlever !

Je jette un coup d'œil au réveil. Cinq heures et douze minutes. Je fronce les sourcils, inquiet. Déjà vingt minutes et elle n'est toujours pas sortie. Mais qu'est-ce qu'elle peut bien faire, à la fin ? Elle a fait tomber son savon, ou quoi ? … Non, aucun bruit n'émane de la salle de bain. Alors ? Et si j'allais voir ce qui se passe, hein ? Hum, non non. Calme-toi, elle finira bien sortir.

Pour m'occuper l'esprit, je descends au rez-de-chaussée et me mets en tête de préparer le petit-déjeuner. Je suis en train de mettre les couverts lorsque j'entends des bruits de pas accompagnés d'un petit tapage à travers le plafond. Imane et la discrétion, ça fait deux. Je secoue la tête en songeant à la lointaine époque où nos voisins de tout l'immeuble se plaignaient du boucan qu'elle faisait, autant de jour comme de nuit.

Maintenant que j'y pense, je n'ai jamais réussi à la calmer, j'ai à peine eu la bonne idée d'acheter une maison. Comme ça, plus de problèmes, plus de plaintes, plus d'insomnies.

La paix... Enfin, à quelques détails près.

Je l'entends faire d'autres va-et-viens et je me sens vaguement coupable. Elle a toujours pris l'habitude de faire elle-même nos bagages. Ce genre de choses ne m'a jamais vraiment dérangé. En fait, n'importe quoi ferait l'affaire, du moment que ce soit convenable. Et décontracté, surtout.

Peut-être que les voyages lui ont toujours fait cet effet-là ? Non, elle a toujours été très énergique, alors... une envie de me faire plaisir ? Hum, non, rêve pas, mon bonhomme, rêve pas.

Un silence relatif s'installe dans la cuisine. Bêtement je me demande s'il ne lui est pas arrivé quelque chose. La pluie crépite doucement contre la fenêtre, et je soupire. Drôle de temps pour faire un voyage, quand même.

Quelques minutes plus tard, c'est une toute autre ambiance qui règne dans la cuisine. Ma femme est descendu en quatrième vitesse et elle dévore à présent avec appétit le petit-déjeuner que je lui ai servi. Elle a des manières peu conventionnelles (bon, j'avoue, c'est parce qu'elle est plutôt pressée, en ce moment), mais j'adore toujours autant la regarder manger. Tout à l'heure, j'avais oublié qu'on s'était depuis longtemps mis d'accord sur la procédure. Quand on avait un voyage de prévu, comme aujourd'hui, elle se chargeait de nos bagages tandis que moi je devais préparer le petit-déjeuner, comme un célibataire le ferait. Quoique c'était toujours un petit-déjeuner pour deux – enfin, très très peu pour moi –, bien sûr.

J'avais oublié de mentionner que ma femme adorait parler et manger en même temps. Les plus conservateurs d'entre vous diront peut-être que c'est très révélateur, mais je m'en fiche. J'ai toujours adoré la regarder manger, en silence, sirotant de temps à autre mon café sans sucre. Admirateur émerveillé ? Meuh non, bien sûr que non.

Parfois, elle variait la formule, et se contentait de secouer la tête en rythme, heureuse d'écouter sa chanson préférée dès le matin, un peu comme en ce moment.

"You, you're such a big star to me
You're everything I wanna be
But you're stuck in a hole and I want you to get out
I don't know what there is to see
But I know it's time for you to leave.
" 

Shine, de Take That. C'est pas le genre de musique que j'écoute, mais j'ai fini par adorer. Un peu comme elle, tiens.

Sous la table, mon pied lui aussi, bat en rythme.

"Au fait, aujourd'hui j'ai décidé qu'on allait faire un tour à Azrou, passer par Ifrane, puis après revenir à Fès. Ça te tente ?
- Hm-hm."

Ouaip. Finalement, c'est pas plus mal, comme ça.

J'adore tes petites surprises, ma chérie.