Lucie est venue me chercher hier et nous sommes rentrés à la maison. Je suis heureux de me retrouver chez moi, même si je sais que plus rien ne sera comme avant.

 

Ce matin, je me suis réveillé de bonne heure. J’entendais les hirondelles s’affairer dans leurs nids accrochés sous l’avancée du toit, j’entendais les merles chanter leurs éphémères victoires sur le cerisier. Lucie dormait près de moi et ému, je me laissais bercer par le doux chant de sa respiration.

 

Au moment où le réveil a sonné, j’ai regretté d’avoir accepté ce voyage.

Mais je dis n’importe quoi, bien entendu. Je n’ai pas eu à proprement parler à accepter le voyage. Cette entreprise inconsidérée, c’est juste ma petite voix interne, ou mon petit doigt, c’est comme on veut, qui me l’a suggérée. Et puis il est bien temps de me lamenter, maintenant que ça fait des semaines que le voyage est terminé.

 

C’était donc il y a des semaines. J’étais seul à la maison, Lucie étant partie pour quelques jours à Montmorillon, chez son amie Karine. Ne me demandez pas pourquoi cette dernière s’était retirée dans un patelin pareil, je n’en ai aucune idée. Lucie m’avait téléphoné dans la soirée. Elle m’avait raconté des choses anodines sur le contenu de ses journées là-bas, et à vrai dire je n’avais aucune idée de ce qu’elle y faisait. Ceci dit, j’ai toujours eu confiance en elle, et aucun soupçon de tromperie ne m’était venu à l’esprit. N’empêche que Lucie me manquait.

 

Après qu’elle avait raccroché, je m’étais accordé un petit remontant sous la forme d’un peu de schnaps dans ma tasse de café, dans le fond de laquelle séchait un reliquat de sucre cristallisé. Oui, bon. Le terme « un peu » est assez relatif, je sais. J’avais un peu rempli la tasse, en fait. J’écoutais Gerry Mulligan quand, sans qu’il y ait un rapport bien évident, je me suis mis dans l’idée de chercher la dernière revue de décoration que Lucie avait achetée en même temps que sa feuille de chou mensuelle. Et c’est en farfouillant de le porte-revue que je suis tombé sur la plaquette. Et que les bras m’en sont tombés. Il se trouve qu’à Montmorillon, obscure sous-préfecture du Poitou, est organisé tous les deux ans au mois de juin un salon du livre. J’avais en main la plaquette présentant la troisième édition de cette auguste manifestation et je me suis dit que Lucie avait certainement dû y faire un tour, vu qu’elle était sur place à la bonne date. Par curiosité j’ai ouvert le dépliant pour voir quels auteurs pouvaient bien se rendre dans un trou pareil, et j’ai été assez surpris d’y trouver nombre d’auteurs connus, et même certains que j’aimais bien lire, et d’autres moins connus, et c’est là que j’ai eu un choc.

 

Je me suis frotté les yeux. Mais non, je n’avais pas rêvé. Le nom de Lucie figurait bien parmi la liste des écrivains présents sur ce salon, qui n’était manifestement pas si modeste qu’on aurait pu croire.

Je savais que mon épouse consacrait une bonne partie de son temps libre à l’écriture, c’était difficile de l’ignorer. J’aimais même la regarder écrire. Elle semblait vivre physiquement cette activité, je ne sais pas comment décrire cela. L’écriture est un combat, disait-elle parfois, et c’est exact qu’elle semblait devoir déployer un effort physique considérable. Par contre j’ignorais complètement qu’elle ait pu publier un de ses textes. Elle ne m’en avait jamais parlé, j’ignore pourquoi. Je voulais t’en faire la surprise, dirait-elle plus tard. Quand il serait trop tard.

 

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Il y avait comme une urgence. Je voulais voir Lucie dans l’instant, je voulais la prendre dans mes bras, je voulais me noyer en elle. Je me suis mis au volant de la Golf et je suis parti. Il était plus de minuit, j’avais au minimum cinq heures de route et j’avais bu du schnaps, mais je n’en avais cure. Une petite voix interne me susurrait que je devais voir Lucie. Je n’ai pas fait attention aux paysages familiers, je ne me souviens pas clairement d’avoir passé la Saône, pourtant le j’ai fait. Je ne me souviens pas clairement d’avoir passé Montceau les Mines, Paray le Monial et Digoin. Pourtant je l’ai fait. Je me souviens que le camion qui me précédait était jaune et vert, et qu’il venait de Lyon. Je ne peux que m’en souvenir, c’est la dernière chose que j’ai vue avant de tomber dans le canal. C’est la dernière chose que j’ai vue.

 

Je ne sais pas comment je m’en suis sorti. Je me suis réveillé dans une chambre d’hôpital.

Je ne sais pas de quelle couleur en étaient les murs.

Je ne sais pas ce qu’on voyait de la fenêtre.

Je ne sais pas si l’infirmière était blonde ou brune.

Je ne sais pas la couleur des vêtements que portait Lucie. Du bout de mon index, je suivais les larmes qui ruisselaient sur son visage.

 

Ce matin, quand je me suis réveillé, je savais qu’il faisait jour, puisque les oiseaux chantaient, mais je ne savais pas si le ciel était bleu.

Je ne verrai jamais l’ordonnancement des phrases de Lucie. Je ne verrai pas s’ils ont mis une jolie illustration sur la couverture de son roman. Ce soir, quand elle reviendra de l’école, je lui demanderai de m’en lire un chapitre.