Une cave parisienne comme il en existait vraisemblablement des dizaines au siècle dernier, construite sur le roc. J'en franchis le seuil et me fonds dans une pénombre feutrée. Une guitare fait corps avec un piano droit, calé dans l'angle du mur. Un homme seul ordonne ses feuillets, à la recherche d'une cohérence. Perplexe, je me demande si j'ai noté correctement l'heure du rendez-vous. On m'apporte la carte et je laisse mon regard errer sur les noms des vins au verre. Je me décide enfin pour un rosé au nom prédestiné: Château de la prose. Je sens sa fraîcheur se couler doucement dans ma gorge, comme l'inspiration me surprend parfois certaines nuits d'insomnie.

Je détaille l'ensemble des lieux. La salle est sombre mais chaleureuse. Les murs lambrissés de vieux bois portent à la fois au repli vers soi et à l'accueil des autres. Les plafonds sont tapissés d'affiches aux couleurs passées. Le nom de Prévert accroche un instant mon regard. Quelques fragments épars de poésie se juxtaposent aux lieux qui les ont inspirés, arpentés il y a quelques jours à peine. En fond sonore, une vieille rengaine américaine des années 1940. De nouveaux arrivants pénètrent dans l'antre. Dans quelques minutes, une fois les baisers échangés, Boris Vian prendra possession des lieux: juxtaposition naturelle entre cette atmosphère de trame sonore de vieux film en noir et blanc et les mots de celui qui puisait son inspiration dans les sonorités alors extravagantes du jazz.

L'univers déjanté de l'auteur s'épanouira progressivement sous nos oreilles attentives, esquissant d'attrayantes volutes dans l'espace avant de se couler par strates dans le coeur de ceux présents. Les mots dansent, ludiques, pudiques, prégnants d'esprit, de musicalité. Des extraits de L'écume des jours, de L'arrache-cœur, de L'herbe rouge, de nouvelles, s'emmêlent en un contrepoint aussi improbable que les images conjurées, caressant une seconde les touches du pianocktail, se glissant dans l'herbe moelleuse qui abrite une conversation tendre, dense, dansante entre deux amoureux, devient un instant bébé taupe, dragon fatigué, René ou Claude, portés par la voix de lecteurs soucieux d'en extraire l'essence.

Je rejoins le soleil chaud d'une fin d'après-midi, laissant une part de moi derrière.