Été 1999. Je suis assise, en maillot, sur une serviette étendue sur une plage bretonne. Il fait chaud. J’ai des coups de soleil. Au loin je vois les enfants jouer dans l’eau avec leurs planches. J’en vois un, puis son double, puis une chevelure blonde. J’en vois trois, le compte est bon. Toutes les trois minutes, je vérifie qu’ils sont bien là, qu’ils ne se noient pas, qu’ils ne s’éloignent pas. Cela n’arrive jamais. Ces enfants sont sages au possible.
J’ai bien essayé de lire, mais ma lecture est trop souvent interrompue par ma trouille d’en perdre un. C’est si grand, une plage, et il y a tant de monde…J’ai vu des écouteurs dépasser du sac à dos de Claire. Machinalement, je les ai insérés dans mes oreilles. Qu’écoute-t-on, à onze ans ? Je suis surprise de ce que j’entends. Je me dis que les cassettes appartiennent certainement à sa mère.

Tout à l’heure –ce matin- nous sommes arrivés en bus pour passer la journée à la plage. Je n’ai pas le permis de conduire, mais on s’arrange toujours pour sortir l’après-midi. Hier, nous sommes allés à Dinan en vélo. Aujourd’hui, nous sommes venus à la plage en autocar. Que ferons-nous demain ? Les enfants aimeraient louer un cours pour jouer au tennis. S’il fait beau demain je leur dirai oui.

C’est un super job d’été que j’ai trouvé là. Et dire que je pensais devoir passer l’été enfermée dans une usine… Fin juin, le téléphone a sonné chez ma grand-mère. C’était son fils au bout du fil. On pourrait dire mon oncle, sauf que cet oncle m’était quasi inconnu. Pour d’obscures raisons, il n’appelait ni ne venait jamais. C’était un oncle dont je ne connaissais que l’existence. Pourtant, lorsque j’étais petite, ma maman m’en parlait souvent, de son grand frère…

« C’est pour toi ! » m’a dit ma grand-mère en me tendant le combiné.

«  Valérie, ta grand-mère m’a dit que tu aimerais travailler cet été. Si tu n’as pas de projet précis, j’ai une proposition à te faire. Viens passer l’été chez nous, les enfants ont besoin d’une jeune fille pour veiller sur eux à temps plein. Ils nous ont fait cette demande, ils ne veulent plus aller au centre de loisirs. On te paiera la somme qu’on aurait dû verser au centre pour eux trois. Et puis, ça pourrait te dépayser, c’est sympa par chez nous, et nous ne sommes pas des gens  méchants, tu sais.  »


J’ai dit oui. Mon oncle est venu nous chercher en voiture, ma valise et moi, le lendemain de l’oral du bac de français. J’ai dit oui, et depuis je suis là. Je passe mes journées avec les enfants. Leurs parents travaillent beaucoup. Leur maman est pharmacienne, et le frère de ma mère je ne sais pas trop ce qu’il fait. Il me semble qu’il a un magasin le télévisions, hi fi, informatique… j’suis pas bien sûre. Je ne suis pas très curieuse, ou du moins je n’ai pas osé demander.

Le matin, je leur prépare leur petit déjeuner, et puis je fais un peu de ménage et de rangement –la maison est immense- tandis qu’ils s’habillent et jouent. L’après-midi je dois les occuper. On fait du sport, on va à la pêche et à la plage, les jours de pluie je les emmène au cinéma. Ces enfants-là ont toujours besoin d’être occupés. Je ne savais même pas que ça existait –et encore moins dans ma famille- des parents qui avaient un tel budget pour les loisirs de leurs enfants.

Le soir venu, une fois les enfants couchés, le frère de ma mère m’emmène avec lui au sous sol. Il fait de la radio amateur. Il a tout un attirail…Déjà les prémices de ma future passion pour les contacts virtuels se font sentir : je suis fascinée par son passe-temps.
Le dimanche, les parents sont là, et on sort encore. On part en bateau sur la Rance, on visite des monuments ou des musées.

Quelquefois, on parle vaguement de notre famille. Juste un peu. Je ne sais pas bien pourquoi le frère de ma mère ne voit pas ses parents ni sa sœur. Il parle de rupture obligée pour se protéger. Il évoque une enfance sans amour. Il me raconte leur enfance à deux, à lui et à ma mère. Deux contre un. Alliance fraternelle contre la troisième. C’est un homme qui parle peu, je ne demande pas plus que ce qu’il veut bien me dire de lui-même.

Je suis bien, ici. Les enfants sont sympas. Ils savent tout un tas de choses pour leur âge. Ils m’apprennent beaucoup. Les jumeaux jouent à m’induire en erreur parfois –je ne sais pas les reconnaître- mais leur sœur m’aide.

Je suis bien ici. J’aime voir le frère de ma mère prendre son épouse dans ses bras le soir. Ce sont de gens si sereins…

Je suis bien, ici. J’étais arrivée depuis une petite semaine lorsque, un soir, la femme de mon oncle est venue me border au lit. Vrai !
Depuis, elle vient chaque soir frapper doucement à la porte de ma chambre après que je sois couchée. Elle entre, s’assoit sur le bord de mon lit, me caresse les cheveux et me chuchote :

« Tu es bien, ici ? Je lui avais dit que tu serais bien, chez nous…Tu ne t’ennuies pas ? Les enfants sont sympa avec toi ? Vous ferez quoi, s’il fait beau, demain ? ».

Elle m’embrasse, réajuste ma couette et puis sort en me souhaitant une bonne nuit.

J’ai dix-sept ans, et je me laisse faire.

C’est un bon job !