Contraste entre l’éclat aveuglant du diner et la nuit sournoisement tapie autour, frontière perceptible entre le rêve éveillé et la brutalité de la vie quotidienne, murmures étouffés sur fond de solitude criée. Ces oiseaux de nuit n’ont rien des noctambules branchés qui se déversaient quelques heures auparavant en grappes collantes sur les trottoirs des métropoles. Ils veillent, ils attendent patiemment leur victime; elle ne viendra pas ce soir mais ils ne le savent pas encore.

Pour tuer le temps, ils avalent une pointe de tarte débordante de garniture, trempent leurs lèvres dans un café au goût approximatif. Pour tromper leur ennui, l’un feuillette un imprimé daté. L’autre engage la conversation avec le cuisinier, échange des statistiques de baseball, évoque avec nostalgie les géants d’antan. D’un œil de professionnel, il détaille la coloration des cheveux de la femme, remarque l’absence d’alliance sur son doigt, note les ridules qui griffent l’ovale imparfait de ses yeux, le maquillage trop généreusement appliqué, l’affaissement presque imperceptible de sa gorge.

 La fumée de sa cigarette enlace en une étrange danse lascive les relents de parfum bon marché appliqué il y a des heures. Il sent son désespoir trouble comme il reconnaît les effluves bruts de la peur, par strates sournoises d’abord puis avec une puissance fulgurante. Aucune musique ne vient troubler le raclement des tasses de porcelaine grossière sur les soucoupes, les toussotements discrets devenant ponctuation d’un dialogue désincarné. La nuit sera longue, blême, sinistre; elle laissera ses traces, fugaces, tenaces.