Oncl’ Owl, s’il te plaît, raconte ta première proie vivante.
— Little Tawny Owl, je t’ai déjà confié cent fois cette expérience.
— Oh ! Oncl’ Owl, encore une fois, s’il te plaît !
Et l’oncle, flatté de l’insistance de sa jeune nièce, une fois de plus, dévida le fil de son histoire.



J’effectuais mon premier vrai vol nocturne loin du tronc du vieux pin. Mon père m’avait guidé jusqu’au sommet d’un réverbère en aluminium qui jetait une lumière aveuglante sur ce lieu de rendez-vous des humains. Je ne distinguais presque rien, les éclairages de la ville me désorientaient.
Ouvre tes narines, me dit mon père.
Cette odeur, que je n’ai, depuis, jamais cessé d’associer à la chasse, m’emplit alors les sinus. Sous le lampadaire, un homme s‘appuyait. Je ne le voyais pas ; je le sentis. Une odeur aigre, forte, chargée d‘humidité. Sa transpiration. La transpiration de l’homme quand il chasse. De l’autre côté de la rue : ses proies. Appuyées à un comptoir. La lumière les noyait dans un halo éblouissant.
Attends, me dit mon père. Le chasseur est patient. Nous sommes chasseurs. Ébouriffe tes plumes et grave cette odeur dans ta mémoire.
J’ai obéi. En face, des éclats de voix, de grands mouvements de bras. J’ai cru qu’un des humains allait s’envoler. J’ignorais à cette époque combien ils sont lourds et lents et bruyants : j’apprenais. L’homme à la chemise bleue s’est éloigné en parlant fort. L’autre homme à chapeau était parti depuis longtemps. Un fade, sans odeur, sinon celle de la lavande. Un conseil : les hommes qui sentent la lavande, Tawny Owl, ne sont pas des chasseurs, ils ne nous offrent aucun  intérêt, à nous, les oiseaux de la nuit.

La femme. De l’eau coulait sur son visage. J’ai senti le sel. Elle s’est retrouvée seule. L’employé du bar a éteint la lumière. A ce moment, j’ai vu. Tout. Distinctement. L’homme sous le lampadaire a quitté le halo éblouissant et s’est approché de la femme qui hésitait sur le trottoir. Dans la poche du veston de l‘homme, sa main tournait et retournait un objet lourd.

Le chasseur à l’odeur forte a parlé à la femme. Elle a semblé réfléchir puis a avancé et l’homme l’a suivie, collé à ses pas. Dans l’ impasse. J’ai vu. La saleté. Les immondices. Les poubelles. La femme marchait devant.

La main de l’homme est sortie de sa poche. Un bruit sec. Un éclair. Une lame a surgi de sa paume. Il a saisi la femme par le coude et l’a frappée au cou. La femme a crié. Un peu. Elle est tombée. L’homme l’a retournée sur le dos. Il a plongé sa lame dans le ventre de la femme. Longtemps. J’ai senti l’odeur du sang. Un chasseur. J’ai senti sa sueur. Aigre, chaude, envoûtante.
Pas encore, m’a hululé mon père.

L’homme a fouillé le ventre de la femme. Il s’est redressé, a jeté son couteau vers une des poubelles, est parti en courant. Le couvercle de tôle est tombé. Une bande de rongeurs apeurés a bondi hors de la poubelle.
Maintenant, m’a dit mon père.


J’ai tué mon premier rat ce soir-là, Little Tawny Owl. C’est comme je te dis.
La petite hulotte s’était endormie. Le vieux hibou gonfla ses plumes. Le trou dans le vieux pin était confortable. Le jour serait long.