Encore une nuit à tuer. Et toujours chez Charlie’s. 'Faudrait pas que je m'éternise, mais j'aime encore mieux être ici. Pas mal servi. Et puis c’est calme, au moins… la bière est fraîche, la musique d’ambiance discrète. Dur de se fondre dans la foule, sûr, mais on n’a rien sans rien.

Bon, c'est pas les tourtereaux en fin de parcours qui vont parasiter mon Chet Baker... ça rigole plus depuis combien, pour eux ? Allez, six mois. Encore deux, et y en a un des deux qui déjuque... si c'est pas déjà en cours.

Je leur dirais bien de pas insister et de laisser pisser, que ça sera pas pire, mais vu sa tête, elle, elle doit pas être prête à entendre ce genre de vérité. Puis lui il a pas l’air tellement à l’aise non plus, en fait… et ça me regarde pas.

Si on était venu nous dire quoi que ce soit à Mag' et moi, surtout dans les moments de grogne, pas sûr qu'on aurait rien voulu entendre. Le secret de notre longévité, sans doute : aveugles et sourds à tout ce qui nous entoure.

 

 

- Je vous le chauffe le lait, m'sieu ?

Il boit du lait ? En pleine nuit, sapé comme un milord avec sa femme habillée en vamp ? Du lait ?

 

 

- Oui, mais juste tiède s’il vous plaît.

- Tu vois, c’est ça aussi qui m’agace. Toujours à faire ton précieux, là…

Allez, c'est parti. Ils vont réussir à me la gâcher ma nuit, ces deux-là. Qu'on leur file un mouchoir, et ciao bambini ! allez donc voir ailleurs s'il y fait toujours nuit.

En même temps, qu’est-ce que ça peut lui foutre, aussi, qu’il le boive tiède, son lait ? Ah les bonnes femmes… ça me rappelle quand Mag’ me faisait suer parce que je buvais mon bourbon avec deux glaçons… Bien sûr que ça changeait quelque chose si y en avait trois !

 

 

- Tu veux du feu ?

Elle t'a rien demandé, couillon !

 

 

- Est-ce que je t'ai demandé quelque chose ?

- Non, bien sûr. Mais tu as sorti cette cigarette depuis...

- Oui, eh ben non. Je m'occupe les doigts, c'est tout.

Et voilà… il est pourtant pas si jeune, pour s’y prendre aussi mal… tu vas voir qu’il va lui demander…

 

 

- Tu es nerveuse ma chérie ?

Ah le con !

 

 

- D'après toi ? Tu crois quoi, sans blague ? ...

Et bla et bla et bla, cette fois, mon vieux tu vas en prendre pour ton grade - vu comment elle est lancée, la vache !... J'ai laissé la fenêtre ouverte ou fermée, tiens, au fait ? Sais plus. C'est pas qu'on craigne la pluie, ces temps-ci, mais bon... pas malin-malin.

 

 

- Arrête, je t'en prie, arrête-toi. On finit et on remettra tout ça au clair de retour à l'appart', tu veux bien ?

Cela dit, il peut bien s’échapper, le nouveau, Mag’ en ferait pas une maladie… elle a pas l’air d’y être très attachée… Quant à moi, c’est la chasse que je préfère, alors plus vite on s’en débarrasse…

 

 

- Des clous ! J'en reprends une autre tasse.

Hé hé… pour ce qui est de la chasse… si ces deux-là sont pas trop cons, ils vont pas rentrer ensemble et j’ai une nouvelle proie toute trouvée, moi ! Je devrais p’t’être appeler Mag’, lui dire de laisser partir l’autre, des fois qu’il se serait pas barré tout seul…

 

 

- Et vous, m'sieu, je vous en sers aussi une autre ? Pareil, avec du lait tiède ?

- Moui ben, non, tenez. Mettez-moi plutôt un double.

- Bourbon ? Scotch ? Glenn ?

- Tu vas pas reprendre un scotch, après tout ce que tu t'es déjà enfilé chez eux ?

- ... Glenn... sans glace, merci.

- Bien, ms'ieu

- T'es gonflé !

 

Ah tiens… Finalement l’est peut-être pas si couillon… elle va se barrer. Il va siroter son verre peinard. Et dès qu’il sort… C’est Mag’ qui va être contente. Bien son type.