Il était une fois quatre amis qui vivaient en harmonie dans une maisonnette au cœur de la forêt des Cartes Oubliées. Quiconque passait par là remarquait immédiatement l’impressionnant toit qui était couvert de tuiles décorées aux quatre couleurs. La petite porte d’entrée était surmontée d’une plaque en céramique qui indiquait à l’éventuel visiteur les formalités à accomplir pour en franchir l’accès :

Maison des As, Règlement :

1. Enlever son chapeau,

2. Ne parler que quand on y est invité,

3. Déposer armes et parapluies sous le paillasson,

4. Jokers, s’abstenir.

Les quatre As n’aimaient pas les visites imprévues et souhaitaient se prémunir à tout prix des bouleversements dont ils n’étaient guère coutumiers.

Un beau jour, en réalité, nous pouvons bien vous le dire, il faisait toujours beau dans la forêt des Cartes Oubliées mais c’est une sorte de convention littéraire que nous nous devons d’appliquer… Un beau jour, un étrange personnage apparut au bout du sentier. Un drôle de bonhomme, qui avait l’air d’hésiter à chaque pas et paraissait même parfois sur le point de rebrousser chemin. Bon gré, mal gré, il arriva enfin sur le seuil du logis et lut la pancarte avec une application touchante. Il enleva son béret rouge et son épée puis les déposa comme convenu, sous le paillasson. Débarrassé de ses attributs, il semblait encore plus intimidé…

Après quelques minutes, il se décida enfin à frapper. La porte s’ouvrit et l’individu sus non nommé pénétra dans un salon au milieu duquel une chaise avait été placée probablement à l’intention du visiteur. Il marqua un temps d’arrêt et son visage montra tous les signes d’un intense questionnement. Tandis qu’il se perdait en tergiversations, une voix l’interpella soudain en l’enjoignant de décliner identité et motif de la visite.

Il s’exécuta fébrilement en expliquant qu’il avait pour nom Tudinaire et qu’il était le valet de la Reine Denim (fort connue pour ses djinns mais là n’est pas la question). Cette dernière priait les quatre As de bien vouloir déterminer rapidement lequel d’entre eux était l’As des As car la forêt des Cartes Oubliées souffrait de plus en plus d’un cruel manque d’organisation. Il lui fallait un chef, d’urgence…

Dans la pièce voisine, planqués derrière un miroir sans tain, les quatre As regardaient leurs reflets en chiens de faïence… L’heure était grave… L’instant tant redouté venait de se produire… Il leur fallait élire un chef…

Le plus petit d’entre eux prit alors la parole :

- Tudinaire , voilà ce que tu diras à ta maîtresse. Il nous est impossible de choisir, nous avons déjà retourné la question plusieurs fois depuis plus de mille ans, chacun d’entre nous a l’étoffe d’un manageur de première main, c’est le peuple de la forêt des Cartes Oubliées qui devra trancher par l’intermédiaire d’un vote. Il aura lieu dans huit jours, sous le grand chêne, à midi pile…

La voix se tut subitement. Le Valet Tudinaire attendit un moment. En vain. La porte s’ouvrit et il crut comprendre que c’était là la réponse qu’il attendait. Il finit donc par partir, non sans avoir hésité à de nombreuses reprises…

Huit jours plus tard, les habitants de la forêt se réunirent au lieu convenu. Ce n’étaient que bruissements inquiets et frôlements de papiers à mesure que la rumeur enflait et que l’heure du vote arrivait... Placardée sur l’immense tronc, une affiche indiquait aux électeurs les quatre programmes des quatre candidats.

Pour mettre fin au suspense qui vous étreint indubitablement, nous vous livrons sans attendre les slogans tels qu’ils étaient accrochés sur les quatre branches du grand chêne.

- Votez pour l’As Ticot ! Vous serez dans le dico !

- Avec l’As Sassin, plus besoin de médecin !

- Avec l’As Pirine, vous aurez bonne mine !

- Votez pour l’As Oif ! Ouaf ! Ouaf ! Ouaf !

Les habitants de la forêt des Cartes Oubliées n’étant pas cabots, ils votèrent en masse pour Oif, son slogan ayant fait mouche.

C’est ainsi, chers amis des défis, que l’As Oif devint l’As des As ce qui illustre parfaitement le vieil aphorisme pékinois que d’aucuns attribuent à Confucius lui-même :

« Tire Li Pin Pon Sur Le Chihuahua ! »