Voici le triste sort des filles qui grandissent sans apprendre l’art du flirt. Elles sont toujours à la merci de leurs copines plus instruites. 

Sa mère n’était rien coquine. Une belle femme, certainement, mais directe, pragmatique, une femme qui coupait toujours à la chasse, comme disent les cinématographes. Elle n’avait pas pensé à apprendre ni le battement des cils, ni le regard alléchant à sa seule fille.

Mais pas grave ! Au lycée, la fille était amoureuse des livres. À la fac, elle apprit que l’amour n’était pas pour elle, les beaux garçons qui ne s’intéressaient pas du tout à elle. Les moches non plus. Pour ce dernier, au moins, elle se considérait chanceuse.

C’était alors plus tard, après un séjour de rêve en Europe, et ayant déniché un beau poste comme prof dans un lycée iowanien, qu’elle dut donc apprendre pour la première fois l’art de la séduction du Mâle américain (Bellegueulico midwestamericanus) dont il y avait pas mal dans une jolie petite ville que nous appelerons « Chêne Rouge ».

Ses copines au boulot l’ont vite prise sous leurs ailes aux plumes magnifiques. Elles, c’étaient des filles qui avaient vécu ! M., la reine de sa sororité, apprit à notre héroïne – appelons-là « Tristesse » -- comment demander du feu aux hommes. Lorsqu’ils offraient l’allumette ou le briquet, il fallait prendre leur main entre les deux siennes.

- Pourquoi ça ? demanda Tristesse.

- Parce que le toucher, c’est magique ! expliqua M, très patiente.

Tristesse nota tout cela dans son calepin mental, toujours la bonne élève. C’était B. qui lui fila sa recette pour un gâteau au chocolat. Typique, et on dit toujours que le chemin au cœur d’un homme passe par son estomac. Mais c’était D., qui venait de la grande ville de Kansas City, qui lui proposa une participation active dans les « Manœuvres de Chêne Rouge ».

Le but des « Manœuvres » était de se retrouver seule avec l’homme de son choix. Il y avait une multiplicité de stratagèmes pour y arriver, mais la meilleure, expliqua D., était d’aller au club fréquenté par tous les copains dans la voiture d’une copine qui serait inévitablement obligée de partir tôt, tout en « oubliant » de te ramener et puis tu serais là toute seule et tu pourrais, en toute bonne connaissance de cause, demander à ton idôle de te ramener dans sa voiture à lui.

- Ouais ! Bonne combine ! cria Tristesse, justement parce qu’elle adorait quand C., impossiblement beau, l’emmenait en virage sur sa moto. Et oui, ce soir-là,  C. comptait aller au club ce soir-là, lui aussi, et oui, justement, sur sa moto. Parfait !

C’était ainsi que D. amena Tristesse au club, elles dansèrent, s’amusèrent et au bon moment, D. s’éclipsa, abandonnant Tristesse afin qu’elle aille quelques minutes plus tard demander gentiment à C. de la ramener chez elle sur sa belle Harley.

Sauf que…

Lorsque Tristesse retrouva C., elle vit à son grand chagrin qu’il outrecuidansait avec une autre ! OH ! Pire, c’était une divorcée. Beaucoup plus âgée que lui. Avec trois bambins ! Et une réputation. Une réputation qui donnait à comprendre que C. serait trop occupé pendant le reste de la soirée pour ramener Tristesse chez elle.

Eh oui, votre héroïne rentra ce soir-là à pied. Seule. Dans le froid avec rien que son embarras pour la réchauffer.

Mais quand même un peu moins bête qu’avant.