Je ne saurais dire exactement quelle petite fortune cette histoire m'a finalement coûté. Mais il était tellement joli, le petit libraire. Alors à chaque fois que j'en avais l'occasion, j'allais traîner dans les rayons de la librairie... Au début je furetais au hasard, et puis j'ai étudié les points stratégiques : aller tout droit au rayon « Poches », au fond, permettait de traverser la boutique et de faire ainsi un repérage assez efficace pour localiser le joli libraire. En cas d'échec de ce premier stratagème le rayon « Polars », sur la gauche, légèrement surélevé, offrait un point d'observation parfaitement situé. En règle générale la localisation ne me prenait pas cinq minutes. Surtout qu'assez rapidement j'ai acquis la conviction qu'il me prêtait lui aussi un intérêt certain... Combien de fois a-t-il traversé les rayons « Vie pratique », « Bande dessinée » et enfin « Art » pour venir me croiser et me saluer d'un bonjour souriant au rayon « Polars »? Et combien de fois a-t-il, j'en suis sûre, arrêté ce qu'il était en train de faire à seule fin de venir en caisse et commencer à y opérer juste à l'instant où mon tour venait ? Je suis presque certaine de ne pas l'avoir rêvé.

 

D'ailleurs, à bien y réfléchir, il avait été très avenant dès la toute première fois où je l'avais moi-même remarqué : c'était lors d'une séance de dédicace du grand James Ellroy, grand par la taille, immense par le talent... Evidemment je n'avais de prime abord d'yeux que pour le maître du roman noir : j'étais venue pour lui et c'est un phénomène suffisamment remarquable pour ne pas en perdre une miette... Mais rapidement, quand même, mon attention a été quelque peu détournée par ce joli libraire... Car non seulement il était joli et j'ai pour principe de toujours bien regarder ce qui est joli, mais en plus nos regards se croisaient bien trop souvent pour que ce soit complètement dû au hasard.

 

C'est ainsi qu'a commencé ma longue série de dépenses inconsidérées à la librairie et à quasiment chacun de mes passages en caisse, invariablement, avec mon joli libraire qui, j'en suis sûre, s'arrangeait effectivement pour « s'occuper de moi », nous avions ce même échange croustillant :

 

- Bonjour (avec le sourire en coin signifiant « tiens, on se connaît »).

- Bonjour (retour de sourire en coin, signifiant « et oui mais si t'es aussi coincé que je suis tarte on n'arrivera à rien »).

- Vous avez la carte de fidélité ? (je parierais bien qu'il le savait, il demandait juste pour entretenir la conversation).

- Ah... oui. Tenez. (évidemment que je l'avais, quand même, avec tout ce que je dépensais ici).

- Merci. Il faudra des papiers cadeaux ? (là encore, question de pure forme, j'en suis sûre).

- Euh, non, merci, ça ira. (parfois je disais oui, comme ça, pour prolonger un peu le plaisir...)

- Alors ça vous fait XX,XX €, s'il vous plaît. (en fait ça devait être des francs, au début... nous avons connu la grande conversion, mon libraire et moi. Toute une histoire).

- Je remplis le chèque ? (comme si je le savais pas, à force !)

- Non, la machine va le faire.

 

Vvrrrrr vvrrrrr vvrrrr (faisait la machine).

 

- Voilà, une signature s'il vous plaît.

- Tenez.

- Merci, bonne journée.

- Merci, à vous aussi.

 

Voilà.

 

Je pense que nous avons dû avoir cet échange une centaine de fois environ. Mon regard qui dit « là, si tu veux me draguer, vas-y, fais-toi plaisir, je serai tout à fait réceptive » ne devait pas être si éloquent que je le croyais. Ou alors lui n'était pas si intéressé que je le pensais. J'entends encore ma mère me dire « Mais enfin, branche-le, c'est quand même pas difficile : il est libraire, tu es cliente, alors demande-lui de t'aider à trouver un livre! » et ma réponse, imparable « Ouais ben c'est pas difficile pour lui non plus, hein »... Je suis une dragueuse redoutable.

 

Mais à force de faire, quand même, est arrivé le jour où il est venu à ma rencontre dans le rayon « Art » et là, en plus de l'habituel bonjour souriant, il m'a demandé :

 

- On peut vous aider ?

 

« On ». Pourquoi a-t-il fallu qu'il dise « on »? Il m'aurait dit « Elle a besoin d'aide la dame ? » que ça m'aurait fait le même effet. « On ».

 

Je ne sais pas si c'est ça ou si c'est juste que je suis une indécrottable gourde en matière de séduction, mais ce jour-là j'ai répondu « non merci ». Et à peine les mots étaient sortis de ma bouche que je savais que jamais rien n'arriverait entre le joli libraire et moi.

 

Cette histoire a commencé lors de la sortie française de « American death trip » de James Ellroy et j'ai croisé le joli libraire pour la toute dernière fois lors d'une autre séance de dédicace du même James Ellroy pour la sortie de « Destination morgue ». Sauf erreur il avait dû s'écouler environ trois ans. Je ne suis pas très efficace, mais tenace quand me prend l'idée de séduire un homme !

 

Aujourd'hui, quand j'y pense, je me dis qu'une histoire dans laquelle James Ellroy aurait joué le rôle de Cupidon n'aurait pu avoir qu'une fin tragique et sanglante et qu'il valait sans doute mieux qu'elle n'ait pas vu le jour.

 

Depuis, je ne m'adonne plus à ce genre de malice amoureuse. Mais je lis toujours James Ellroy.