Tout le monde était tombé d’accord. A commencer par le Président tournant de l’Europe qui, en 2009, aurait dû laisser sa place à son homologue Tchèque.

- C’est pas pour dire, avait-il commenté avec son langage de charretier ignorant qu’il fallait mettre un « ne » avant les « pas », mais je vois pas pourquoi je devrais laisser ma place à un Tchèque ! Voilà des gens, M’ame Chabot, que y’a vingt ans encore ils étaient pour ainsi dire sans provisions. Alors oui, si on me propose de recommencer 2008, je dis oui tout de suite. Casse-toi, 2009 ! Pauvre conglomérat de journées qui pourront qu’être pires ! ».

 

Recommencer 2008 au lieu de passer en 2009 ! Même au père Noël ça lui avait plu cette idée ! Lui était en pleine lune de miel avec le clone de Miss Mamie Fontenay-le-Comte. Contrairement à ce qu’affirmaient les médisantes de droite et de gauche, cette dame-là, c’était la perle rare. Bonne cuisinière, gentille, cultivée, pas feignante au lit, expérimentée voire experte en tout, elle ne ressemblait en rien aux clones de mijaurées dont Mister Coke l’avait gratifié jusqu’à présent en échange de son job d’emballeur-chauffeur-livreur aux couleurs de sa limonade. Pour eux deux, c’était simple. Soit on les laissait revivre 2008 en boucle, soit il rendait son tablier rouge et son pompon et il partait s’installer avec sa Dulcinée au Puy-du-Fou pour y vendre des kebabs !

 

L’oncle Camille, lui, riche de ses deux bistrots rennais et de son amour exclusif pour la reine de Bogota, son épouse Agata, s’était tenu ce raisonnement très syllogique : «  En 2008, j’ai perdu 8 kilos. En 2009 je vais en perdre 9. Puis 10 en 2010. A ce rythme-là, dans six ans il ne reste plus rien de moi ! Alors oui, quitte à revivre ma crise du mois de juillet, je préfère quand même recommencer 2008 ! ».

 

Ces trois-là étaient des bienheureux qui étaient arrivés au sommet et craignaient de redescendre. Mais ceux qui avaient touché le fond, par peur que tout ne devînt pire, étaient partants eux aussi.

 

George W. Bush s’imaginait en 2009 transformé en pyramide de chaussures façon Handicap international. Jérôme Kerviel, enfoncé par Robert Madoff dans l’ascension du Tourmalet-diction puis ridiculisé dans le col de l’Aubisque-bisque-rage se voyait effacé du livre des records avant même d’y être entré puis ensuite oublié de toutes les mémoires, banni de l’histoire du cyclisme financier par la cruelle roue de l’infortune.

 

Le mollah Omar trouverait-il encore un mobylette en 2009 ? Michel Houellebecq qui ne pouvait déjà plus s’habiller à la CAMIF et BHL qui se demandait s’il ne devait pas se mettre au col en dentelle trouveraient-ils encore des lecteurs pour leurs jérémiades ? Chrysler trouverait-il un repreneur ? Le Général Motors prendrait-il du galon à l’Armée du salut ?

 

La gardienne des sceaux en disgrâce conserverait-elle son poste ? Une fois qu’elle serait sortie du gouvernement, quel journaliste du plus bas (ca)niveau s’intéresserait encore à son histoire d’Immaculée conception en robe de chez Dior ?

 

Maintenant qu’on offrait une prime à la casse, combien de lycéens descendraient dans la rue ? Ils se mettaient à pousser comme des champignons : à la Grecque ! A l’allure similaire où l’on supprimait les postes d’enseignants, ne valait-il pas mieux déjà, dès janvier, mettre les cahiers au feu et la maîtresse au milieu, étendre Paris-plage par-dessus les pavés pour que tout le monde soit sur le sable et faire travailler jusqu’à 90 ans, y compris le dimanche et les jours fériés, ceux qui avaient encore la « chance » d’avoir un boulot pénible ?

 

L’initiative « salvatrice » était venue de l’Université de Rennes 3, bien involontairement, du reste. Il y avait eu des fuites dans la presse à propos du projet Tornado. On avait même publié des photos de cette machine au nom d’aspirateur qui permettait de se déplacer dans le temps et le buzz avait circulé sur Internet : si on fabriquait en série un modèle gratuit qui remmènerait tout le monde au 1er janvier 2008 ?

 

Car 2008, au fond, c’était une année neutre ! Revivre une année de transition, ça évitait de s’enfoncer plus avant dans la crise et les déceptions à venir. C’était prolonger l’état de grâce de Barack Obama, c’était éviter de vieillir, appliquer cette consigne forcément nouvelle : « Aujourd’hui, la grande faucheuse est morte ! ».

 

Tout le monde était tombé d’accord et ce 31 décembre 2008 on attendait que le Président de l’Université de Rennes 3 vienne dire sur le petit écran ou le home cinéma s’il acceptait la mise à la disposition de tous de sa machine à retourner là où ce serait mieux : hier.

 

Finalement, une jeune femme à l’air timide était apparue sur les écrans. Elle avait une robe rose, des fleurs dans les cheveux et ceux-ci étaient relevés en macarons qui la faisaient plus ressembler à la Sheila de « L’école est finie » qu’à la princesse Leia de « La Guerre des étoiles ». Isaure Chassériau, car c’était elle, avait déclaré ceci :

 

- On ne peut pas ! On ne peut pas rester dans l’expectative. Ce n’est pas courageux, ce n’est pas généreux. Retourner un an en arrière, c’est certes intéressant car ça nous permet de rester en terrain connu voire archi-connu. Mais c’est priver les enfants nés cette année des joies leur enfance et des saveurs de leur vie à venir, c’est retirer aux malades tout espoir de guérison, enlever aux nations en guerre toute perspective de trouver un jour la paix, c’est condamner les imbéciles à ne jamais changer d’avis. Et surtout, par-dessus tout, si nous refusons de passer en 2009, NOUS NE CONNAÎTRONS PAS LA SUITE DU FEUILLETON DE POUPOUNE ! »

 

Comment avait-on pu faire l’impasse là-dessus ? L’histoire de ce monsieur qui fréquentait la maison close de madame Suzanne pendant que son épouse attendait un bébé, son pseudo-enlèvement qui tournait mal, John Mac Dermott qui enquêtait dans ce milieu enjuponné et canaille au rythme lent de la fusion de son glaçon dans le whisky, Fanfan, Lulu, Gégé…Ce serait effectivement trop concon qu’on ne connaisse pas la suite.

 

Ce dernier argument avait tapé juste. Tous les amateurs et mateuses de feuilletons s’étaient rappelé à temps leur addiction à la loi des séries. Rater « Pirates des Caraïbes 4 », « Shrek 15 » et « Marie-Antoinette 2 : la reine perd la tête » de Sofia Coppola, c’était tout simplement impensable. Tout était rentré aussitôt dans l’ordre.

 

***

 

- Il suffit qu’on leur raconte des histoires et les hommes se jettent en avant sans aucun problème ! La goule enfarinée et la fleur au fusil !

- Mais enfin, Isaure, tout à l’heure à la télé, tu as dit toi-même…

- Moi, si tu veux savoir, si tu veux bien aujourd’hui que je ne te raconte pas d’histoires, je revis en boucle au Musée quelques journées de l’an 1838. J’ai vingt ans éternellement et je pose pour mon oncle le peintre Eugène Amaury-Duval. Quel intérêt ça a cette stagnation dans le temps ? Mais à côté, à quoi rime ce Massacre des innocents ? Alors tu vois, Joe Krapov,  ça ne me coûte rien de dire tout et son contraire.

- Je ne sais pas si toi ou moi on comprendra quelque chose au bout du conte ou au bout du compte, mais je suis au moins d’accord avec ce que tu as déclaré tout à l’heure pour terminer : « Bonne et heureuse année 2009 à toutes et à tous ! ».