Le défi du samedi

Tous les samedis, un nouveau défi!

01 novembre 2008

Dans l’aven d’Edgar Poe (Tiphaine)

Il progresse lentement, sa lampe à huile faiblit, il a peur. Il se dit qu’il aurait dû au moins informer quelqu’un, n’importe qui mais quelqu’un. S’il ne trouve pas le moyen de sortir de là, personne ne songera à le rechercher.

Il progresse lentement et sa vie se déroule devant ses yeux qui luttent contre le sommeil. Le sourire de sa mère avant que la tuberculose ne l’emporte se dessine dans le noir, la bouteille de son père trône sur la table en bois, le rire de Rosalie, un rire de démente, l’odeur du tabac de la maison de Liverpool, les salles de jeu enfumées, et toutes ces femmes qu’il a aimées, si mal aimées…

Il se souvient qu’il a aimé, il se souvient qu’il a vécu. Avant. Quand le jour était le jour. Avant la longue nuit.

Il ne sait plus depuis combien de temps il rampe ainsi dans le noir. Il aurait dû au moins prévenir, peut-être qu’il aurait manqué à quelqu’un, quelque part…

Il a quitté son misérable appartement, laissé les clefs à la concierge en lui disant adieu, un petit sac sur le dos. Il aurait dû lui dire qu’il reviendrait, peut-être qu’elle se serait inquiétée…

Il croit qu’il a quitté la ville, il sait qu’il a marché longtemps jusqu’au gouffre. La neige peut-être autour de lui, ses traces de pas qui s’effacent petit à petit. Il est descendu jusqu’à l’entrée du tunnel. Il faisait bon, le froid ne le mordait plus, il se sentait bien.

C’est là qu’il a commencé à ramper, il voulait savoir jusqu’où il pouvait aller.

Il ne sait plus depuis combien de temps il erre sous la terre mais il sait que sa vie lui revient à mesure qu’elle semble s’en aller. Il lit sur les parois autour de lui l’histoire d’un homme qui était peut-être bien lui, avant. Quand le jour était le jour. Avant la longue nuit.

Il entend soudain comme une voix. Comme un chuchotement.

Se peut-il qu’il ne soit plus seul enfin ?

Des mots à son oreille, comme une litanie.

« Par ici… Par ici… Par ici… »

Il s’approche, la vie enfin est là, il le sait, il le sent.

Un petit passage, juste assez large pour lui, une cheminée. Il glisse.

Il se retrouve dans une immense salle, autour de lui une forêt de pierres qui montent du sol et descendent du plafond dans un enfer de gouttes d’eau.

Il n’a jamais rien vu d’aussi beau.

Sur les parois, d’étranges animaux sont représentés. Un scarabée d’or, un corbeau, un canard avec un ballon et un chat noir qui semble lui sourire.

Sa lampe s’éteint.

Ses yeux s’ouvrent enfin.

Juste le temps d’un Eurêka, juste le temps de révéler son cœur.

Sur un trottoir de Baltimore, près de Light Street, on retrouve le corps d’Edgar.

Juste le corps.

 

Posté par Old_Papistache à 12:00 - Tiphaine - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Quel titre ! Excellent !
Quel texte ! Frissonnant !
Edgar serait content !

Posté par MAP, 01 novembre 2008 à 12:28

Bravo, très bien écrit et saisissant, on est happé par l'histoire

Posté par pandora, 01 novembre 2008 à 12:40

J'ai eu la sensation de lire une naissance, de retrouver mes impressions de cette longue reptation vers le jour. Ou une métamorphose avec une simple exuvie, comme celle que la libellule abandonne au sortir de la mare, simple exuvie un peu racornie délaissée sur un trottoir.
C'est finalement très optimiste, Tiphaine. Un passage.

Posté par papistache, 01 novembre 2008 à 12:50

Excellent, Tiphaine, et un très bel hommage à mon compatriote Poe.
Bravo !!!

Posté par joye, 01 novembre 2008 à 13:16

Bien racontée, Tiphaine, cette incursion d'un esprit dans les limbes.

Posté par Walrus, 01 novembre 2008 à 13:57

Merci beaucoup à tous. Vous avez raison sage Papistache pas sage, ce n'est pas un texte pessimiste et je crois que vous avez bien compris ce que j'ai essayé de dire.
Si un gentil administrateur passait par là, aurait-il la gentillesse de faire disparaitre cette méchante faute que je n'ai pas détectée hier soir? Au 7ème paragraphe, "allait" deviendrait bien "aller".
Merci! Je m'en vais à la lecture de vos textes frissonnants.

Posté par Tiphaine, 01 novembre 2008 à 14:01

Superbe hommage, Tiphaine. Bravissimo.

Posté par Joe Krapov, 01 novembre 2008 à 15:01

Merci Joe, et merci aussi au gentil administrateur !

Posté par Tiphaine, 01 novembre 2008 à 15:59

Bien vu Tiphaine. Bien vu!

Posté par val, 01 novembre 2008 à 20:06

Oui un très bel hommage au maître Edgar Allan Poe.
J'aurais juste ajouté un orang-outang !

Posté par Sebarjo, 01 novembre 2008 à 20:44

Merci pour ce beau texte Tiphaine!

Posté par tilleul, 01 novembre 2008 à 21:35

Magnifique, vraiment.
C'est sympa de voir que certains textes qui auraient pu etre morbides vu le sujet comportent aussi un message positif.

Posté par Janeczka, 01 novembre 2008 à 23:50

J'aime la fin qui ouvre une porte...Beau texte dans l'univers de Poe.

Posté par kloelle, 02 novembre 2008 à 12:06

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