Le monde a beau courir à sa perte en ces temps de crise du capitalisme, ça n’empêche pas les vieux de raconter des histoires. Mon beau-père qui fêtera ses 81 ans le jour anniversaire de la bataille d’Austerlitz m’a bien fait rire samedi dernier en me narrant un épisode de la débâcle de 40 du côté de Redon. Au début de la guerre les Anglais avaient installé deux bases de cantonnement dans la région. Lorsque les Allemands ont envahi la France et se sont pointés dans le coin, ces messieurs les rosbifs, pas fous, ont rembarqué vite fait vers leur Albion natale avec armes mais sans bagages. Le commandant de la garnison a prévenu le maire du village :

- Servez-vous ! ».

Quand les doryphores se mettent dans les pommes de terre un melon qui tombe du ciel est toujours le bienvenu. C’est ainsi qu’on a vu tous les paysans du coin venir effectuer une razzia de « tea », de « marmelade » et de « touques » de rhum dans lesquelles mon beau-père pense qu’il y avait aussi de l’éther, l’EPO des british fantassins à l’époque. Quand les Allemands sont arrivés il n’y avait plus rien. Ils ont fait décréter au maire du village un avis intimant l’ordre à ses concitoyens de restituer les english victuailles. Si les plus trouillards des habitants en ramenèrent un peu, les autres en planquèrent beaucoup.


Je m’appelle Georges Carpeaux, je suis bibliothécaire et j’adore les histoires. Sans doute parce que ma vie à moi est sans histoire. Je suis toujours passé à travers les gouttes. J’étais trop jeune pour faire la guerre de mai 68, je n’étais pas assez Don Juan pour avoir une ou plusieurs ex a qui verser pension(s) alimentaire(s), pas assez homo pour choper le sida, mais par contre suffisamment drôle et gentil pour que Marinette, qui l’est aussi, me mette le grappin dessus. Depuis nous ajoutons des bonheurs au bonheur, en toute simplicité, en toute bonhomie, avec beaucoup de rondeur mais sans « s » au bout du mot.


Depuis qu’on est passés de France-Inter à France-Culture, nous sommes réveillés le matin par l’émission « L’éloge du savoir ». C’est assez fabuleux d’imaginer ces professeurs du Collège de France ou de la Sorbonne qui dissertent pendant une heure d’affilée sur l’histoire turque et ottomane, les métamorphoses de la légitimité ou les morales de Proust alors que la France qui se lève quand même assez tôt n’en est pas encore à se tirer la tête du cul pour aller ensuite travailler pareil et gagner encore moins. A 6h 55 par exemple il y a les Carpeaux qui ouvrent un œil, prennent place en pyjama dans l’amphi virtuel et prêtent une attention endormie à un gloseur professionnel qui ne la leur rend jamais. Une heure et vingt minutes plus tard il et elle monteront dans le bus n° 11 et changeront de véhicule à la station République où ils seront entourés par des étudiants encore moins réveillés qu’eux. Lesdits potaches jetteront sans enthousiasme un œil ou une demi-paupière au journal gratuit qui pré-mâche, pré-digère et vomit doucereusement de telles images du monde que ça dispense ces futures élites d’en rien penser.


Ce lundi matin, après l’escapade redonnaise, il n’y a pas la suite des aventures de Shakespeare en langage coaltar dans le radio-réveil. M. Michael Edwards ne dispense pas son cours sur le poète au théâtre. Il nous en dispense ! A la place il y a une tendinite dans ma cheville gauche ! Je suis bon marcheur mais mes beaux-parents habitent à l’endroit où Joe Dassin siffle ses scies : là-haut sur la colline. J’arrive quand même encore à me déplacer. Quand je pousse la porte de la chambre, le chat noir s’étire derrière. Je remplis son bol de croquettes, je mets l’eau à chauffer, allume la radio qui est perchée chez nous sur une étagère au-dessus du grille-pain. Après un passage rapide par la salle de bains, je reviens prendre des nouvelles du monde auprès d’Ali Badou. Bizarre : il ne parle ni de la crise économique, ni de la campagne électorale aux Etats-Unis et ses invités ont l’air moins constipés que d’habitude. Il y a même de l’accordéon dans notre brouillard du matin. Eh ! Oh ! On n’est pas sur Radio-Nostalgie, quand même ? Quand je monte dans le bus, je réalise ce qui ne va pas. Personne aujourd’hui, parmi les chroniqueurs, n’a prononcé le nom de Nicolas Sarkozy !

 

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Quelle claque ! Je n’ai plus d’ordinateur dans mon bureau ! Ni moi, ni personne ! Juste un vieux minitel dont j’ignore le maniement. Je me souviens juste qu’il faut se connecter à 36-15 quelque chose. Winnie B. Dobeuliou ? A côté une machine à écrire à ruban rouge et noir comme j’en avais une au temps où j’étais étudiant. Et tous ces meubles à tiroirs pleins de fiches perforées au format 7,5 par 12,5, c’est quoi ? Et toutes ces revues papier empilées ? Elle est revenue faire sa sieste à l’abri derrière, Tatie Suzanne ?

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Je deviens fou ! Stella, ma voisine de bureau, m’a demandé de lui traduire le mot « week-end » ! Tout le monde sait bien pourtant que « week-end » n’est plus un mot anglais, qu’on ne dit plus « bonne fin de semaine » mais « bon week-end » ! Elle n’a plus d’ordinateur non plus mais elle prétend qu’elle n’en a jamais eu et qu’elle ne sait pas ce qu’est une connexion à Internet. Je suis donc retourné bosser à l’ancienne. Croyez moi, c’est éreintant ! Le plus pénible reste encore de devoir passer la langue au dos des timbres pour affranchir les enveloppes des dossiers de renouvellement. Je ne sais pas pourquoi mais ils représentent tous quelqu’un qui ressemble à Jeanne d’Arc. Sous son effigie, il est écrit « Royaume de France ». Quelle journée de fous !

jeanne_darc

Ce texte a pour suite « Help ! 2e partie » qui paraîtra ici à midi