Notre prof de musique est un homme austère, toujours vêtu de noir, irascible et intransigeant, en un mot : antipathique. Il parle d’une voix sèche et autoritaire et nous prend pour ses larbins. Mais le pire, c’est son regard glacial et inquisiteur. Personne ne l’aime et moi, il m’inquiète.

Ce jour-là, un mercredi matin, comme d’habitude (mais de manière bien moins poétique que la chanson) lorsque M. Crescendo arrive, toute la classe se tait. Ses yeux rétrécis me fixent : je tremble. A-t-il deviné mon trouble ? Un sourire sinistre se dessine sur ses lèvres minces. Il nous annonce dans un rire grinçant : « interrogation de flûte ! »

« Mademoiselle Jade ! » Je sursaute en entendant mon prénom. Un petit cri m’échappe, c’est la honte… « J’écoute votre interprétation et je la note, mademoiselle. Allez ! Jouez donc ! » Je place mes doigts sur la flûte et garde les yeux baissés. « Regardez-moi ! Comment voulez-vous partir à temps autrement ? » Je prends ma respiration, lui obéis et… impossible de me rappeler de la mélodie. Je ne vois plus que deux yeux, menaçants, cruels, effroyables, hideux, et qui m’attirent pourtant. Ils se rapprochent, ma tête tourne, mes pensées s’agitent, ma vue se trouble, je suffoque, je tombe, je bascule dans un vide noir. Je m’évanouis.

Lorsque je reprends connaissance, les visages inquiets de ma mère et de mon chéri sont penchés vers moi. Je voudrais leur expliquer ce que j’ai ressenti mes les mots restent bloqués dans ma gorge. J’ai besoin de repos, ma mère me ramène à la maison. Je rejoins mon lit en titubant et me glisse sous la couette comme si je sauvais ma peau.

Les heures de sommeil m’ont apaisée. Dans la soirée, mon chéri me téléphone et on y passe des heures. Lorsqu’on raccroche, mon ventre crie famine et ça tombe bien, ma mère m’appelle pour manger. Mais mes paupières s’affaissent déjà. Je ne tarde pas pour retourner me coucher.

Les jours suivants se déroulent sans encombre. Je passe le plus de temps possible avec mon chéri. L’incident en musique est presque oublié. Sauf que mercredi revient, et le cours de musique avec lui. C’est les yeux noyés de larmes, avec l’impression d’étouffer et le désir de fuir à l’autre bout du monde que je rentre dans la salle. J’essaye de refouler mon dégoût, traînant les pieds sur la moquette bleue livide. Nous écoutons le Boléro de Ravel. Je plonge toute entière dans la musique et noie mon angoisse dans le déferlement des notes. Je tournoie sur moi-même suivant le rythme infernal du Boléro. Je suis dans un brouillard dense mais au loin brillent deux lumières éblouissantes. Plus les sons s’amplifient, plus elles approchent. Les voilà à un mètre de moi : ce que j’ai pris pour des lumières, ce sont des yeux, étincelants de méchanceté. A travers la brume, je distingue une silhouette fantomatique, grande et maigre comme celle de Crescendo mais souple comme du caoutchouc. Elle cherche à m’entraîner, je résiste. On me frappe au visage, on me secoue. Je reviens dans la réalité : je suis assise sur mon tabouret, dans la salle de musique.

Les cours continuent. Anglais : Mme France nous explique une règle de grammaire qui n’intéresse personne. Allemand : und devient and, du se transforme en you, on confond tout et je reste désespérément française ! Mathématiques : on ajoute, soustrait, multiplie, divise. Les nombres dansent une ronde logique. Pas le temps de penser, je m’applique à compter juste. Cantine : je mange machinalement. Français, sport, les heures se succèdent, puis disparaissent. Me revoilà chez moi.

La nuit, sombre et écrasante, tombe déjà. Je n’ose pas m’endormir. Les yeux affreux et la mélodie incessante du Boléro m’assaillent. Le sommeil m’engloutit dans un grand frisson.

Je suis debout dans une pièce sans limites. Autour de moi, des milliers de notes : des croches, des noires, des blanches. Une douleur aigüe crispe mon cœur et ma respiration s’accélère. Une note immense, la plus grande de toutes, m’entraîne. Le regard brûlant de triomphe qu’elle me lance me glace : ce sont les yeux perfides et cruels que je redoutais. La pièce est maintenant remplie d’adolescentes hagardes. Qui sont-elles ? La note se transforme en une forme élancée d’où sort une voix sèche et autoritaire : « mes chères esclaves, grâce à vous je vais conquérir le monde. Regardez-moi toutes ! Comment voulez-vous commencer à temps si vous ne me regardez pas ! » Je tente de m’enfuir mais les notes m’encerclent. La forme bondit, se rapetisse puis reprend sa taille initiale. La terreur me paralyse. La bouche maléfique s’ouvre et j’entends : « eh oui ma petite, vous m’appartenez… la nuit seulement, malheureusement. Vous allez me porter ces sacs. » Je m’exécute. La forme me crie encore : « vous verrez, vous vous y ferez très vite ! » et elle éclate d’un rire satanique qui me pétrifie. Je soulève un sac, j’ignore ce qu’il contient mais il pèse ! Le fouet attend les personnes qui ne les transportent pas assez vite. Certaines s’écroulent en gémissant. Je crie. Je me réveille trempée de sueur dans mon lit. Quel cauchemar terrible ! Le soleil avale l’obscurité. En me levant, je m’aperçois que je suis percluse de courbatures.

La journée glisse sur moi, je reste indifférente à tout.

La vie passe. Les nuits épouvantables continuent et m’épuisent. Le jour, j’erre solitaire, déprimée, harassée. Dans mon visage pâle d’agonisante, de larges poches brunes se creusent sous mes yeux. Mes notes baissent à une allure vertigineuse. Mon cœur, rongé par ces nuits d’esclaves, se détériore petit à petit. Mes parents inquiets me font consulter des tas de médecins. C’est inutile. Insensible, comme sans vie, mon cerveau s’engourdit dans une torpeur languissante. Mon cas est devenu un défi à la science médicale. Mes cheveux, épais, souples, bouclés autrefois, pendent désormais filasses, incolores, et secs. Je n’ai plus que la peau sur les os. Je ne vais plus au collège mais les yeux me hantent toujours. Il est trop tard. Ma vie appartient à la forme étrange et il n’existe aucun remède contre ce mal qui mine ma jeunesse et me ravage.

Mes jambes ne me soutiennent plus. Un fauteuil roulant les remplace. Electrique car je suis incapable de tourner les roues avec mes bras. J’ai juste la force d’écrire cette histoire que personne ne croit d’ailleurs…

Depuis plusieurs jours, je reste couchée.