De la taille d’un œuf de pigeon (Caro Carito)



J’ouvre les yeux. A nouveau cette pénombre suffocante. Il me faut quelques minutes avant de distinguer un rai de lumière aussi mince qu’un fil. Je palpe le sol humide, une terre friable et collante. Des morceaux d’images se succèdent tandis que des douleurs lancinantes attaquent mon corps par vagues. Il me faut essayer de faire le vide. Fermer les yeux.

Ai-je dormi ? Je n’en sais rien. Je passe ma langue sur mes lèvres craquelées. Plus que la faim et la soif, un curieux sentiment de désespoir s’est emparé de moi. Des écorchures et une cheville attachée. Pas la moindre d’idée de l’endroit où je me trouve. Les questions se succèdent sans réponse. Je fais le tour de mes possessions, un vieux treillis, une chemise déchirée. D’épais souliers. Une barbe déjà bien fournie. Bon Dieu mais qu’est-ce que je fous ici ? Et pourquoi ?

Le temps passe et personne ne vient. Si seulement ma tête ne me faisait pas autant souffrir, j’arriverai peut-être à mettre bout à bout deux idées. Je prends ma tête dans mes mains. Elle est si lourde. Aïe ! Je sens sous mes doigts écorchés une bosse de la taille d’un œuf de pigeon.

Alors que mes forces diminuent, cette expression stupide se colle à mes pensées. Rester les yeux ouverts, ne pas sombrer dans le noir absolu. Je revois un groupe qui parcourt des forêts et gravit des montagnes. Le rire d’une femme. Le bruit des balles et une cellule, une autre à peine moins sombre. Une course à travers la jungle et… Comment vais-je m’en sortir ? Là, je n’en peux plus. Je sens des larmes amères sur mes lèvres et mon corps qui s’affaisse. Me laisser aller, c’est ça. Oublier.

J’ouvre une derrière fois les yeux et je la vois. Cette fleur, cette orchidée, de la taille d’un œuf de pigeon, rouge sang… Elle…

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Elle semble me regarder, me fixer… je fonds en larme. Je pleure, pleure, pleure… de longues minutes je pleure, sans doute des heures je pleure. Puis soudain, un bruit. Un bruit sourd, brutal. J’ouvre les yeux, cette lueur qui filtrait tout à l’heure semble soudain plus vive.

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Je me lève, vacille, titube, j’ai mal. Mal aux jambes, aux pieds, à la tête. Mon corps n’est que douleur, mais il tient debout, tant bien que mal. Je m’approche de la lumière. J’entends des voix fortes, des voix d’hommes, espagnols probablement mais un espagnol que je ne parviens pas à comprendre. Ils semblent nerveux, presque affolés.

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Machinalement, je commence à tambouriner à la paroi de ma prison. Les voix s’éteignent instantanément. Je tambourine de plus belle. Mes poings serrés me font mal, mais je tape de plus en plus fort. Les échangent reprennent, je distingue une voix de femme. J’imagine qu’elle représente une certaine autorité ; quand elle parle, les hommes se taisent.  Ils doivent être une demi-douzaine, à une cloison de moi. Je les entends sans les comprendre.

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Brusquement ma prison s’ouvre, je suis saoulée de lumière, mais n’y vois finalement pas mieux que dans l’obscurité de mon cachot. Je suis violemment empoignée par les bras, brutalement traînée sur des centaines de mètres. Mes genoux s’éraflent sur le sol et se mettent à saigner. J’aperçois au loin une palissade en bois. En s’approchant je devine que ce sont des bambous liés. Soudain, un doute, qui devient vite une crainte… à quelques mètres de cette palissade, un arbre immense, avec un tronc énorme autour duquel est consciencieusement posée une dizaine de fusils…  Non loin, un groupe d’hommes, jeunes, vêtus tels des guérilléros, fument et semblent s’amuser.

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Je recommence à pleurer. Je suis traînée avec d’autant plus de violence que mes sanglots se renforcent. Enfin ils me lâchent et je m’effondre, brutalement, sur le sol poussiéreux. L’un des hommes qui m’a trimbalé jusqu’ici se dirige vers le groupe de jeunes hommes postés à quelques pas et semble leur donner des ordres. Le second reste debout, à côté de moi, sans jamais me regarder. Je tourne la tête, je regarde ce décor autour de moi. Deux cabanes de bois, cette palissade de bambou, des restes d’un feu de camp, des caisses au sigle d’une ONG, quelques seaux en fer rouillés, remplis d’eau trouble et surtout la jungle, la jungle à perte de vue. Je lève les yeux vers un ciel que je peux à peine deviner au travers la densité du feuillage.

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Mon regard se pose à nouveau sur le groupe d’hommes. Ils s’avancent vers moi,. Malgré mes larmes qui ne cessent de se déverser sur le sol formant des grumeaux de poussière, je les distingue parfaitement. Deux d’entre eux ont de nombreuses cicatrices au visage, un autre boite et je remarque qu’il lui manque un pied, probablement perdu sur une mine. Un quatrième me semble particulièrement effrayant. Il est grand, immense même, un carrure de boxeur poids lourd, chauve, la peau oxydée par le soleil. Contrairement aux autres, son treillis est gris. Il me fixe sans me regarder, un sourire au coin des lèvres.

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En passant près du grand arbre que j’avais repéré en arrivant, ils prennent chacun une arme. Je les vois faire, mais ne comprends pas. L’homme resté à coté de moi me relève violemment et me plaque contre les bambous. Je sens le relief inégal de la palissade dans mon dos endolori, je baisse les yeux, vois mes genoux toujours sanguinolents et je me rends compte que j’ai perdu une de mes chaussures. Je réalise soudain que je suis attachée par les poignets à cette palissade. Tout semble allez si vite mais se vit pourtant au ralenti. Je relève la tête. Les hommes sont alignés à quelques mètres de moi. Le grand chauve, toujours avec son sourire au coin des lèvres crie une première fois, et tous les fusils se pointent dans ma direction. Un deuxième hurlement de sa part, et des détonations. Curieusement, j’ai l’impression de distinguer chacun des 10 tirs, puis de sentir chacun des impacts sur mon corps qui déjà m’échappe.

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Leurs armes se baissent, ma tête aussi. Je m’effondre, retenu par les liens de mes poignets. J’ouvre la bouche, mais ne parviens pas à en extraire le moindre son. Mes larmes translucides laissent place à des larmes rouge sang, ma tête devient cotonneuse, une à une mes douleurs disparaissent, je ferme les yeux…

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