Je ne pouvais pas laisser Sally dans une si mauvaise passe… mais je ne pouvais pas non plus laisser le monde dominé par autant de violence ! Alors je me suis bien amusée ! Désolée Joye !  J J J

Diamond Sally se releva du plancher poussiéreux, les empreintes des doigts de Lefty LeTordu encore roses sur sa joue soyeuse. Vingt paires d’yeux l’examinaient, luisants de mépris. Depuis sept ans, Lily eut beau commander le respect total de toute la ville de Gulchwood et ses environs, ce serait aujourd’hui le jour de son jugement. Jamais plus une femme n’oserait s’établir régente d’une communauté dans ce coin perdu du territoire Cheyenne, quelque sûre que soit sa main délicate sur ses petits pistolets perlés, quelques belles que soient ses lèvres pulpeuses qui crachaient par moments un juron élégant ou un mot de tendresse convoitée. Ses alliés, Pete le petit barman, et Pancho le vieux Mexicain qui lui servait de confident, avaient été dépêchés au bout des cordes rugueuses, pendus par les sbires abrutis de Lefty. Leurs corps tournaient encore sous le soleil cruel de ce midi fatal.

Avalant le sang qui coulait de sa bouche de nouveau déchirée par la violence des hommes, Sally fit appel aux dernières forces qui bouillonnaient en elle…

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… pour se redresser, phénix entêté, et se saisir de la chaise qui traînait près d’elle. D’un mouvement emprunt d’une colère démesurée, elle la fit tournoyer au-dessus de sa tête et l’envoya sur le groupe d’affreux imbibés qui la regardait, repus de son spectacle. Tel un jeu de cartes brinquebalant, ils s‘effondrèrent dans un fracas effrayant et leur jacassement féroce laissa place à des plaintes lascives. Elle se jeta sur chacun d’entre eux, l’un après l’autre, dans un tourment indescriptible qui ne permit d’apercevoir que les éclats de sang qui giclèrent dans tous les recoins du saloon ennemi.

 Alors que les blessures reçues commençaient à la faire trembler, elle aperçut Lily dans l’encoignure de la porte. Elle était ficelée sur une chaise et tentait en vain de se détacher. Lefty n’avait reculé devant rien pour prendre les rennes de Gulchwood. Quelle humiliation ! La ville entière avait cru à ses accusations mensongères de trahison. Pourtant la régente avait montré jusque-là sa très grande loyauté. Les hommes croyaient décidément ce qui les arrangeait, surtout lorsqu’il s’agissait de se débarrasser d’une femelle trop puissante. Il fallait rendre sa liberté à Lily et faire éclater la vérité ! Cet homme plein de cette soif de pouvoir insatiable devait disparaître.

Rassérénée par ses victoires improbables et son désir de faire triompher le bien, elle fit face à Lefty, plus impressionnante que jamais. Elle ne se laisserait pas piétiner par un tel scélérat. Puisque Pete et Pancho ne pouvaient plus lui venir en aide, il lui fallait sauver seule Lily du destin monstrueux qui la menaçait ? Eh bien, elle l’assumerait ! L’avenir de Gulchwood était entre ses mains.

Mais, alors qu’elle allait se jeter sur lui, au mépris du danger, elle reçut un terrible coup sur la tempe. Et sans l’arrivée miraculeuse de Lupita, la fille de Pancho, elle aurait sans doute eu là ses dernières pensées. Heureusement, celle-ci tint à distance à la force de son frêle fusil les olibrius insensibles qui cernaient Sally. La jeune fille avait été une des rares à ne pas se laisser berner. Et aujourd’hui, malgré la mort tragique de son père, elle rivalisait de pugnacité avec les hommes les plus violents de Lefty. La chef de file de la résistance put alors reprendre ses esprits et fondre d’un coup inattendu sur le chef inattentif qui injuriait ses sbires incompétents. Ils disparurent tous deux à terre dans un chevauchement des plus improbables et se lancèrent mutuellement des heurts impitoyables sans qu’aucun des deux n’avouât aucune douleur. Lupita laissa Sally seule au combat pour tenir tête aux autres hommes menaçants. Le saloon résonnait de la tension qui régnait. Mais le duel qui se déroulait sous les yeux de l’assemblée -sans respecter aucune règle communément admise- finit par les fasciner tous et suspendre l’explosion attendue.

Soudain, dans ce corps à corps prolongé, la longue chevelure rousse de Sally s’échappa de sous son chapeau et laissa sa féminité s’exprimer. Jamais personne ne l’avait vue ainsi dans toute sa splendeur. En un instant, Lefty reconnut alors la jeune femme que, six ans plus tôt, il avait croisée un doux soir d’hiver, lors de la dernière fête de Gulchwood. Depuis, les tiraillements incessants de la régente entre les intérêts de la ville et les comportements mesquins de ces concitoyens masculins avaient mis fin à de telles pratiques et annihilé toute chance d’idylle entre hommes et femmes. Mais là… là… l’évidence était telle qu’il s’arrêta net de frapper. Son désir de pouvoir et sa haine des femmes s’évanouirent aussitôt et libérèrent son esprit adouci… Interloquée, Sally leva la tête vers son adversaire et réalisa elle aussi que le regard de Lefty avait changé. Derrière son visage sali, elle aperçut à son tour ce qu’ils avaient oublié. Leur tête à tête silencieux de l’époque lui revint en mémoire tel une douce musique du passé et métamorphosa immédiatement ses perceptions. Dire que jamais elle n’avait eu l’idée de porter un regard attentif sur ce noir personnage. Et pourtant il résolut tout.

Ebahis, tous les imbéciles estropiés de Lefty le virent se redresser lentement tout en posant délicatement sa main droite sur le bras de Sally. Celle-ci suivit le même mouvement et se retrouva debout, à quelques centimètres du visage de son ancien ennemi. Leur attirance mutuelle envahit l’atmosphère et mit fin en une seconde à l’omnipotence de la violence.

Les cow-boys, enchevêtrés dans leurs armes et leurs blessures, s’éloignèrent, laissant passer le couple étrangement assorti. Les longs doigts effilés de la belle joignirent les mains rustres du hors-la-loi et ensemble ils se rendirent jusqu’au fond de la pièce. Ils semblèrent échanger quelques mots, Lefty prit un air contrit puis hocha la tête d’un air d’assentiment. Sally releva la tête, soulagée et contentée. Puis, ils ouvrirent la cellule et libérèrent Lily.

En sortant, les trois personnages se retrouvèrent face à une foule dense massée devant la porte et arrêtée dans une attente fébrile d’un dénouement rapide. Lefty lança quelques mots à cette populace docile qui ouvrit un chemin inattendu jusqu’au milieu de la voie principale. En plein milieu de la rue, il leva vers le ciel le bras de la femme destituée qui récupéra en un instant l’hégémonie dont elle bénéficiait par le passé. Lui, discret, emmena sa promise sur son fameux destrier, abandonnant la ville à un destin apaisé auquel ils ne participeraient plus, appelés dorénavant vers d’autres horizons.

« We’re two fighting  lovers ; We’ve long long way from Gulchwood… »