Ils en avaient rêvé pendant des années, chimère qui leur échappait constamment, faute de temps, d’argent, de conviction. De temps en temps, elle mettait dans le lecteur un disque et se laissait bercer par la musique. Les jours avaient chassé les nuits, tour à tour fastidieux ou fielleux, frisson subtil puis fossé profond entre deux êtres, deux vies. Un matin, sans crier gare, son cœur avait cessé de battre et elle s’était retrouvée seule, devant son visage flétri dans la glace, au vide qui l’avait envahie, aux illusions envolées.

 

Les premières semaines, les premiers mois, elle avait dansé un douloureux tango entre déni et rage puis avec conviction, elle avait fini par assimiler les pas d’une valse-hésitation qui la portait tantôt vers les regrets et tantôt vers les projets. En mesure avec la musique, son corps oscillait : un, deux, trois, un, deux, trois. Elle fermait les yeux et glissait, aérienne.

 

Un après-midi, elle s’était retrouvée dans une agence de voyage et avait réservé son billet, comme on retient sa respiration avant de plonger dans les eaux glacées. Huit jours, sept nuits, trois opéras de Mozart, présentés dans trois salles différentes. Un musicologue accompagnait le petit groupe, leur offrant au petit déjeuner causeries sur les lieux qu’ils visiteraient ou les œuvres qu’ils entendraient. À mi-parcours, le 31 décembre, ils passeraient quelques heures avec un professeur de danse qui leur inculquerait les bases de la valse viennoise et le soir, ils danseraient au Bal de l’Empereur. Elle en avait rêvé si longtemps…

Dès les premiers instants, elle avait été séduite par Vienne « la magique, la merveilleuse, l’éternelle », comme l’écrivait Hugo von Hofmannsthal. Chaque bâtiment semblait lui narrer une histoire : le Staatsoper, le Burgtheater, le Theater an der Wien, la maison de la musique, le Musée Léopold, le Musée du palais Liechtenstein. Un après-midi où elle explorait la ville seule, elle se retrouva Josefsplatz, son regard happé par la majesté de la Bibliothèque nationale autrichienne. Elle se rappela que le guide avait mentionné qu’on pouvait y retrouver une importante collection de livres en esperanto, une salle consacrée aux mappemondes, et d’autres où s’entassaient les manuscrits rares.

Elle poussa la porte et on lui remit un billet numéroté. Dans la salle des incunables, elle se révéla séduite aussi bien par le plafond et les murs ouvragés que par les livres précieux. Elle effleurait les titres du regard, n’osant y porter la main. Elle s’attardait près des globes terrestres quand elle entendit une étrange sonnerie insistante. Elle pensa un instant si quelqu’un avait déclenché par mégarde un détecteur d’incendie mais celle-ci se tut et qu’une voix joyeuse fit une annonce dont elle ne saisit que Willkomenn, meine Damen and meine Herren, million, Besucher et Heft. Elle jeta un regard interrogatif à l’un des employés, lui demandant ce qui se passait. Obligeamment, il lui expliqua : « Chère madame, nous accueillons aujourd’hui le millionième visiteur de notre bibliothèque et la direction de l’établissement offre au gagnant la possibilité de repartir avec un des objets faisant partie de nos collections. »

Complètement ahurie par l’énormité de la proposition, elle lui demanda de répéter.

 Et le numéro gagnant, c’est lequel?

Il réfléchit un instant avant de traduire.

 1791. Qui sait? C’est peut-être vous?

Elle se mit à fouiller dans la poche de son manteau avec fébrilité.

 Je n’y crois pas. Vous êtes certain du numéro?

Il lui sourit un instant et la prit par le bras pour la mener au bureau du conservateur en chef.

 Bienvenue chez nous, chère madame. Prenez quelques instants pour vous asseoir. Pouvons-nous vous offrir un rafraîchissement?

 Non, merci, ça ira je pense, réussit-elle à balbutier.

 Alors, dites-moi, quelle pièce unique de nos collections souhaitez-vous faire vôtre?

Elle réfléchit un instant, un seul. Elle savait exactement ce qu’elle demanderait. Tout à l’heure, quand elle l’avait aperçu, elle avait cru que ses yeux lui jouaient un tour pendable. Elle s’était approchée de la vitre et l’avait longuement fixé. Le papier était jauni, traversé par des barres de mesure plus ou moins alignées. Le premier t du tutti ressemblait plutôt à un j tandis que les deux autres étaient bousculés d’un même geste. Sous la portée des basses, la première syllabe se détachait, forte, fiévreuse, farouche. Re… comme , réaliser, réagir, réfuter, révolte, répulsion, rédemption, requiem. Elle avait entendu l’orchestre gronder, l’énoncé repris en contrepoint par les autres voix. Elle s’était laissé traverser par l’unique souhait d’un Mozart rejeté par son milieu, les têtes couronnées qui l’avaient gentiment fait sauter sur leurs genoux jadis, un simple homme qui trouve le poids du génie si lourd à porter : « Exaudi orationem meam… exauce ma prière. » Devant la mort, il avait ressenti la même urgence que devant la vie, une impatience teintée de tendresse, une fureur de vivre mâtinée de sérénité, la peur se muant en grandeur, la solitude tendant vers la plénitude. Ces pages, elle les avaient laissées couler en elle des centaines de fois après la mort de son mari, joignant sa voix à celles des choristes, fondant sa souffrance dans le vibrato des violoncelles, dans le délié des lignes mélodiques.

Le conservateur écouta sa requête avec attention et demanda qu’on apportât le manuscrit. Quand elle posa la main sur le précieux papier, elle sentit les larmes couler sur ses joues flétries. Une de celles-ci se nicha dans le bas de la partition, y traçant une coulée plus pâle. Elle déposa le manuscrit et laissa enfin libre cours à sa douleur, trop longtemps réprimée.

Elle ferma les yeux et se concentra sur la ligne mélodique de la dernière page jamais ébauchée par Mozart. « Lacrimosa dies illaJour de larmes, ce jour-là. » Quand elle les rouvrit, elle était dans sa chaise berçante. Le séjour était plongé dans la pénombre. Elle se leva lentement et alluma le lecteur. Demain, elle demanderait à sa fille de lui acheter un billet pour Vienne.