Il a d’abord pris peur quand la sonnerie s’est déclenchée lors du passage dans le portique de sécurité. Il a pourtant bien acheté son billet, payé avec du vrai argent, au tarif étudiant justifié par une vraie carte d’étudiant. Pas un de ces trucs plastifiés qu’on se fabrique tout seul en bidouillant sur son ordinateur, une véritable carte pour le thésard en maths qu’il est. Et la fréquentation des musées n’est pas réservée aux seuls étudiants en beaux arts tout de même… Alors quand tout ce monde s’est précipité vers lui lors du déchainement de décibels, il s’est franchement demandé ce qui lui arrivait. Puis un homme à lunettes en costume sombre, avec une belle cravate rouge ornée de petites statuettes s’est approché de lui en lui tendant la main :

- Félicitations Cher Monsieur, votre numéro de billet a été tiré au sort au grand jeu des musées de France.

Venant de l’entrée, le photographe officiel du musée se précipite pour immortaliser la poignée de main célébrant l’instant et fait crépiter son flash, figeant le jeune homme dans une pause d’éberlué au visage lunaire qu’il n’est pourtant pas à l’abri des murs de son laboratoire.

La caissière qui a reconnu en ce jeune homme intimidé l’habitué des dimanches matins de renchérir :

- Et il le mérite Monsieur le Directeur, il vient tous les dimanches !

- Nous avons en plus un amateur de culture. Le sort n’a pas été aveugle cette fois. Monsieur, vous êtes le grand gagnant, bravo.

Et tout le monde autour de se mettre à applaudir ce drôle de jeune homme en duffle coat.

- … Merci beaucoup. Je ne m’attendais vraiment pas à cela.

- … ? Soulèvement de sourcils interrogatif du directeur.

- … ? Haussement d’épaule interrogatif du petit étudiant.

- Mais vous ne voulez pas savoir ce que vous avez gagné ?

- Si bien sûr. Excusez-moi. C’est à dire que je ne m’y attendais pas…

- Vous avez gagné l’œuvre d’art de votre choix dans ce musée.

Il peine à intégrer vraiment ce qu’il entend mais ce qui ce sont les grands cris dans le public qui le font réaliser. Public qui dans l’intervalle a grossi de façon exponentielle, attiré comme les papillons par la lumière des flashs mais aussi et surtout bloqué par le petit cordon d’étranglement au portique.

- Vous voulez dire que je peux choisir ce que je veux ? Comme dans un supermarché ?

- Oui, on peut formuler ça comme cela. Je vais vous accompagner dans les allées du musée, et vous allez regarder tranquillement toutes les œuvres. Et je vous fournirai les explications que vous souhaitez pour que vous puissiez choisir.

- C’est à dire que dans ce cas je sais ce que je veux.

Et le petit étudiant de rougir de confusion

- Vous avez déjà décidé de l’œuvre d’art que vous allez choisir ? En 30 petites secondes ?

- Oui. C’est pour cette elle que je viens chaque dimanche. Je reste des heures à la regarder. A contempler ses formes généreuses, son port de reine, ses traits si délicats. C’est un tel chef d’œuvre…

- Oh, laissez-moi deviner… C’est une statue de l’aile romaine, non ?

- Non p…

- Un tableau de l’aile renaissance ?

- Non Monsi…

- Pas de la période romaine ni de la période renaissance, vous m’intriguez… Où est donc cette œuvre ?

- Dans l’aile préhistorique.

- Ne me dites pas que vous voulez notre Vénus ?

- Non, je vous parle de Justine (c’est le prénom qu’il y a marqué sur son badge), la gardienne. Je crois que je suis amoureux, et mon œuvre d’art préférée, c’est elle. Je la prends sans aucune hésitation !