Monsieur Paul Art Barok, jeune homme d'une quarantaine d'années, engoncé dans un canapé au fond trop moëlleux – de ceux qui vous mettent les genoux au niveau des oreilles - sirotait tranquillement un thé à la bergamotte dans le salon douillet de sa vieille tante Mrs Robinson. Cette dernière était entourée de sa cour vieillissante, composée de sa veuve de belle-soeur de 83 ans, de sa cousine de 85 ans toujours flanquée de son mari, le cadet de 78 ans. Il était presque 16 heures 30 et l'on n'y manquait jamais la traditionnelle Tea time, même si la sortie de table venait de se faire... Le café avait encore une fois été oublié au grand dam de Paul Art. Car Monsieur Barok était plutôt caféine que théine, à tel point que ces meilleurs amis le surnommait le Père Colateur... Malgré tout, il s'était habitué au rituel de sa vieille famille... A la guerre comme à la guerre ! Et puis ce n'était qu'un week-end tous les deux ou trois mois...

 

Paul Art était plongé dans ses pensées, se laissant envahir par les sons du silence, lorsque par-dessus un flot de paroles, il entendit ces bouts de phrases : .... journées ...moines... Jocelyn...

Aux regards de tous les membres de l'assemblée qui divergeaient vers lui, il comprit, comme réveillé en sursaut, qu'on s'adressait à lui...

 

Il ne put que répondre ces bredouillements :

 

- Le moine Jocelyn ??? Ah... un nouveau chartreux dans le diocèse, chère tante ... ???

 

- Mon cher Paul Art, vous rêvez ! Encore plongé dans vos délires de polars ! M'enfin vous vous prenez toujours pour Hercule Poirot ? Cela ne vous a pas passé depuis vos piètres années d'études au collège ? Sept, si j'ai bonne mémoire... Non mon cher neveu, il n'est nullement question de moine Jocelyn ou Cafdael. Je vous disais simplement que cela me ferait un immense plaisir que vous daignâtes nous accompagner au Musée de poupées, situé dans les vestiges du château de Josselin, comme toute personne cultivée le sait. Car comme vous ne pouvez l'ignorer, ce week-end ont lieu les journées du patrimoine... Et à cette occasion, le musée qui nous intéresse, présente au public la totalité de ses collections ! Soit environ mille spécimens, tous uniques en leur genre ! Je vous rassure, il y en a pour tous les goûts mon cher Paul Art : faïence, porcelaine, laine, cire, son, coquillages, crustacés...

 

- Et la plage ensoleillée, c'est pour après ???

 

- Allons, allons, il n'est plus temps de plaisanter ! Prenez votre veste de tweed et empressons-nous de partir. Vous allez nous mettre en retard ! Vous n'avez même pas encore touché à votre thé. Il vous manque peut-être votre nuage de lait ?

 

Et patatati et patata...

 

Avant la fin de tout ce radotage, notre Paul Art eût le temps de terminer son thé et d'enfiler sa veste de tweed. Une demi-heure plus tard, soit environ vers 17 heures, ils furent tous installés plus ou moins confortablement dans la voiture de sa tante, une antique DS quasi-authentique. Pour être honnête, il s'agit plutôt d'un bas de gamme qui fait mal au do... Un ersatz. Une ID, qui est en fait bien loin de l'idée qu'on se fait d'une déesse...

 

Tout ce petit équipage avait réussi à se caser dans la vieille automobile aérodynamique et aux fameuses suspensions hydrauliques. Un sacré tangage ! Au volant comme capitaine au long court, se trouvait le mari de la cousine de sa tante, le moteur personnel un peu trop imbibé de sherry... et à ses côtés, à la fameuse place du mort, la belle-soeur de sa tante, déjà veuve rappelons-le... Coincé entre sa vieille tante et sa cousine, Monsieur Barok était lourdement écrasé de gauche comme de droite – il se dit alors que ce ne devait pas être facile tous les jours d'être centriste... Il se sentait comme pris dans un étau qui avait le désagréable désavantage de causer... Il comprit alors le sens profond des expressions Aller de l'avant et être sur ses arrières...

 

Sa tante se délectait à l'avance de la visite qu'ils allaient faire. Et elle en profita pour étaler ses goûts artistiques et toute sa confiture pseudo-culturelle... un véritable coulis d'airelles ! Si on ajoute à cela le roulis imprimé par la caisse quinquagénaire, Paul Art était sacrément bien bercé. Cependant, des bribes de dialogue, attrapées au vol par ces oreilles mal embouchées, le sortirent de sa demi-torpeur... :

 

(Sa tante ) : « .... L'année passée j'ai visité le musée du Velours, formidable ! Croyez-moi c'est quand même autre chose que tous ces Louvres et compagnie ! » A voir absolument, si vous ne le connaissez pas, ma chère cousine ! »

 

Il ne pût s'empêcher de se mêler à la conversation, au bord de l'effarement :

« Ah oui oui, c'est vrai. Tenez, moi je me souviens avoir visité aux Pavillons-sous-bois, un merveilleux et charmant petit établissement, le musée des Drapeaux. Magnifique ! Là c'est sûr, c'est autre chose que leur Prado et autres dépotoirs de l'art ! »

Ce qui ma foi, relança bien la discussion entre la tante et sa cousine... et replongea Paul Art dans son hypnose illusoire.

 

On approchait du but. Paul Art Barok pensa que peu de monde viendrait visiter un tel musée. Des poupées ??? Qui cela peut-il bien intéresser ? Sa tante... mais à part ça ? Ca serait toujours ça de gagné, parce que, c'est bien joli les journées du patrimoine, mais en général, on passe plus de temps en attente qu'en visite !

 

La voiture freina et s'arrêta sans se déglinguer.

 

Quel naïf ce Paul Art ! Il y avait un monde fou ! On se serait cru aux fameuses Ballades avec Georges Brassens qui avaient eu lieu la semaine dernière à Rennes ! Il y avait parmi tout ce beau monde, un bel échantillonnage de représentantes des 3 et 4ème âge, ajoutez à cela, une sacré marmaille : des dizaines de rangs d'oignons de petites filles modèles ! Mais finalement, pensa Paul Art, cette foule c'est une aubaine...

 

- Mince alors ! On ne pourra jamais rentrer avant la fermeture avec tous ces gens ! On n'a plus qu'à s'en retourner, maugréa-t-il, faussement déçu.

- Ne soyez pas si triste mon cher neveu, lui répondit sa tante, il y en a qui viennent simplement voir ce qui reste du château... Et ne vous tourmentez pas, à l'occasion de ces fabuleuses journées du patrimoine, le Musée de poupées a eu la bonne idée d'organiser une nocturne. Le musée sera ouvert jusqu'à 23 heures ! Alors vous voyez bien, il n'y a aucune raison de s'inquiéter.

 

En un jour pareil, l'entrée était gratuite. Mais il fallait quand même faire la queue pour prendre son ticket. Ce qu'ils firent pendant près d'une heure. Ensuite, on les conduisit dans une petite salle nommée Salon Polnareff. Cela ressemblait plutôt à une salle d'attente de cabinet dentaire, le samedi matin... mais en pire, car ici on vous infligeait en boucle - ô divine musique d'ambiance – le refrain de La Poupée qui fait non... C'était terrible ! Enfin, ils s'en sortaient déjà pas si mal car, à côté, il y avait deux autres salons : Le Salon France Gall (en écoute Poupée de cire...) et le nec plus ultra, le Salon Bernard Menez où défilait inlassablement cette inoubliable romance, Jolie poupée...

 

Trois quart d'heure plus tard - il commençait à se faire tard - et Paul Art avait quelques centaines de fourmis dans les jambes. C'est alors qu' un guide vint enfin les chercher :

 

-Mesdames et messieurs, si vous voulez bien me suivre...

 

Avec cette chanson qui défilait en écho dans sa tête, Paul Art avait envie de répondre Non non, non non non non...

Il se ravisa et suivit sa petite smala. Devant les vitrines exhibant des centaines de poupées, il se fit tout petit... Ca changeait un peu de registre ! Ca commençait fort avec la première salle, consacrée aux poupées de coquillages... berniques, moules, palourdes, coques, praires, amandes, bigorneaux, pétoncles... tout un inventaire digne d'un conchyliophile s'étalait dans un enchevêtrement baroque devant les yeux ahuris de Paul Art Barok. Et, Il y avait au total huit salles ! Nous voilà propres, pensait-il...

 

Il était 22 h 30 lorsqu'ils sortirent enfin de l'ultime pièce du musée, la Salle des faïences ! Ouf nous allons enfin pouvoir rentrer, lâcha Paul Art, si heureux d'en finir avec ce supplice, qu'il ne se rendît même pas compte qu'il parlait tout haut. C'est alors qu'une voix microphonée fit l'annonce suivante :

 

- Mesdames et messieurs, il est l'heure à présent de vous donner le résultat de notre loterie surprise... L'un d'entre vous aura la chance de repartir avec la poupée de son choix si son numéro de ticket est tiré au sort.

 

- Vous allez voir que ça va tomber sur moi chère tante, lança goguenard Paul Art.

 

- Le Ticket gagnant est le... ... ... 12322 !

 

- Non, mon cher neveu, c'est moi ! cria en pleurant de joie sa tante. Vous aviez le ticket 12321! Pour une fois le palindrome ne vous a pas porté chance !

 

Elle fut accueillie sur une estrade et applaudie par une foule jalouse, médusée et même parfois à musée... Elle choisit alors une poupée en porcelaine, un clown aux cheveux carotte et ébouriffés.

 

L'animateur en la circonstance lui demanda pourquoi ce choix un peu surprenant. Il pensait qu'elle aurait plutôt élu une ravissante marquise en porcelaine. Elle s'empressa de répondre :

 

- Parce que cette poupée clownesque est à l'image de mon neveu. Et je voudrais, pour le remercier de m'avoir accompagné jusqu'ici, la lui offrir...

 

Un tonnerre d'applaudissements retentit pour acclamer ce si beau geste. On aurait pu se croire à la Nuit des Césars...

 

- Il est où ce jeune homme bien chanceux ? reprit l'animateur.

 

- Là, entre ma cousine et son indécrottable mari, et à côté de mon ex-belle soeur, veuve de surcroît...

 

Et Paul Art fut poussée sur le devant de la scène par la cousine de sa tante et la foule en délire... Le cauchemar se poursuivait...

 

 

 

EPILOGUE

 

Minuit trente, chez Paul Art.

 

- Mon cher neveu, voyez comme cette poupée est ravissante sur ce guéridon ! Cela finit d'habiller votre salon, s'enthousiasma la tante de Paul Art.

- C'est trop ma tante, gardez-la donc, je ne peux pas accepter... une telle oeuvre, d'une telle valeur ! (Il avait vu la veille, la même poupée en vente sur un stand de la Braderie du Canal Saint-Martin, 5 euros à débattre !)

- Allons, allons, cela me fait plaisir. Et puis comme ça vous penserez à moi et je serai si heureuse de la retrouver chez vous quand je passerai à l'improviste. Elle me donnera envie de venir plus souvent chez vous... Tenez, c'est décidé, je passerai chaque semaine pour l'admirer...

 

Et c'est cette nuit-là que Paul Art Barok décida de faire un tour du monde en 80 ans... au moins !