M. le Conservateur du Musée des Beaux Arts de Rennes

20, quai Emile Zola

35000 RENNES

 Rennes le 23 septembre 2008

 Cher Monsieur

 La dernière de vos géniales idées va sans doute me coûter très cher. Quelquefois ce qu’on nomme la chance n’en est pas vraiment une. Je n’aurais sans doute pas dû, je pense, à l’issue de ma récente visite dans votre établissement, garder par-devers moi le ticket d’entrée numéroté ni le remettre à ma secrétaire, mademoiselle Martine Vingt-Trois, afin qu’elle l’archivât avec mes autres notes de frais à destination de M. mon contrôleur des impôts. Je suis aux frais réels et donc très conservateur moi aussi.

 Je n’aurais surtout pas dû dire oui à Miss 23 quand elle m’a demandé de répondre positivement à votre courrier. Le n° de mon billet d’entrée avait été tiré au sort lors de la grande tombola annuelle de votre établissement et il m’était donc proposé le prêt pour trois mois d’une œuvre de votre musée à choisir dans vos collections.

 J’ai tout de suite pensé à ce merveilleux petit Picasso, la baigneuse de 1928 qui joue au ballon sur la plage de Dinard avec le même enthousiasme que Martine Vingt-Trois qui chantonne toujours, même quand elle va aux toilettes. Ma secrétaire était si emballée par votre courrier qu’on eût dit qu’elle-même avait gagné, au tirage du Catalogue des « Trois cuisses », en guise de cadeau-attirail, le vibromasseur de Madonna. Je l’ai un peu calmée puis l’ai diligentée vers vous afin qu’elle nous ramenât la volleyeuse de ce brave Picasso. Les tableaux de Pablo, c’est mon blot !

 Las ! Martine n’a jamais été ni très duraille en affaires, ni fute-fute en quoi que ce fut. Elle est un peu du même tonneau que l’architecte de la station de métro Sainte-Anne à Rennes qui a construit tout de guingois là-dessous sous prétexte qu’il est né à Traviole, en Italie ! Elle a donc accepté qu’en lieu et place du Picasso promis à une exposition New-Yorkaise vous lui prêtassiez le « Portrait d’Isaure Chassériau » peint en 1838 par Eugène Amaury-Duval, élève d’Ingres moins doué que son maître pour le violon à sanglots longs et les berceuses langoureuses à low tone de l’automne. Personnellement, étant plutôt versé dans la modernité, je déteste cette peinture figurative atone, monotone et autochtone. Ce tableau m’a paru relever du pire néo-classicisme tendance mou du bulbe ! Une horreur !

 J’ai donc fait la leçon à ma secrétaire et l’ai obligée, par punition, à garder le portrait de ladite donzelle dans son propre bureau. Elle en a été ravie, cette idiote ! A croire que cette fille n’a jamais rien gagné dans la vie qu’à être connue des dragueurs de shampouineuses rase-moquette de la foire du Trône ou des rois du tir au bouchon de la foire aux boudins de Mortagne-au-Perche ! J’étais bien loti, désormais : au lieu d’avoir une cruche à proximité, j’avais deux gourdes sous les yeux à chaque fois que je sortais de mon bureau ovale.

 La vie a continué son cours dans nos bureaux : les affaires sont les affaires et il faut toujours travailler plus si on veut gagner plus. Et puis voilà qu’à la fin de la semaine, un samedi, Martine Vingt-Trois est entrée affolée chez moi sans même frapper à la porte.

- Monsieur ! Monsieur ! Elle n’est plus là !

- Qui ça, mademoiselle Vingt-Trois ?

- Ben dame ! La fille Isaure ! La môme Chassériau, celle qui est en rose et qui a des couettes à la place de Picasso dans le Musée !

- Vous voulez dire qu’on vous a volé ce tableau que nous avions en dépôt ?

- Non, lui est toujours là. C’est la fille qui est peinte dessus qui est partie !

 J’allai constater de visu l’étrange phénomène qui s’était produit dans mon antichambre. Sur le tableau ne subsistaient plus, en effet, qu’un décor gris, des moulures, un rideau bleu, l’ovale du cadre. Le personnage féminin malingre et maladif semblait s’être fait la malle. C’était toujours ça de pris !

 J’aurais pu vous contacter dès ce moment, Monsieur le Conservateur, pour vous signaler le fait mais j’étais alors plongé en plein « mercato ». Les transferts de joueurs de football d’un club à l’autre, cela vaut une fortune maintenant et je m’étais piqué au jeu d’y mettre mon grain de sel. C’est moi qui paye, après tout, non ? On passe par plusieurs stades dans la vie et moi j’étais rendu à celui de propriétaire de stade. Je mets le paquet – et un tas de paquets même -là-dessus parce que j’aimerais bien que mon équipe soit championne de quelque chose d’autre que du milieu de tableau un jour.

 J’ai rassuré Martine 23 en lui affirmant que je ne la tenais pas pour responsable de ce tour de magie. Elle avait déjà pris un sermon quand elle m’avait ramené cette stupidité, je n’allais pas la moucher ou la doucher encore. Le petit personnel, si on le frotte trop souvent dans le sens inverse du poil, si on le savonne trop, il se rebiffe et se met à buller. J’ai passé l’éponge sur l’incident. Il fallait d’abord que je consolide ma défense sur la pelouse avant de repartir à l’attaque auprès de vous.

 Et puis le samedi suivant, nouveau coup de théâtre, Isaure Chassériau était de retour dans son tableau ! Seulement cette fois-ci elle était coiffée d’un chapeau de reporter américain. Du bandeau de tissu de ce couvre-chef dépassait un bout de carton sur lequel on pouvait lire « press ». Elle était encore plus ridicule ainsi qu’auparavant et la contemplation de cet objet saugrenu me fit découvrir pour le coup un sentiment que j’ignorais jusque là : la honte.

 Cela fait plus de deux mois maintenant que ce trafic insensé à lieu dans notre siège social. Isaure Chassériau disparaît le lundi et revient le samedi matin avec son chapeau à la con et un petit sourire en coin qui ne me plaît pas du tout. On dirait qu’elle se fout de ma gueule. Je n’aime pas qu’on se moque des milliardaires. Et encore moins quand le milliardaire c’est moi.

 Je ne vais évidemment pas pouvoir, Monsieur le Conservateur, vous rendre en l’état ce phénomène de foire. Encore que cela amuserait peut-être les enfants qui viennent visiter vos croûtes figuratives archaïques. Je vais donc vous acheter ce radis rose et vous offrir en prime, en dédommagement, un tableau que vous choisirez parmi mes toiles abstraites. Mes lignes de fuite ne sortent pas du cadre, mes traits de couleur ne coulent pas sur la moquette, mes taches d’acrylique sont garanties non amovibles. Mes biens ne se font pas la malle, mon Bacon ne part pas en omelette et mes Jocondes modernes ne se laissent pas pousser la moustache.

 Si ce marché ne vous agrée pas, je vous propose de racheter la totalité de votre boutique, le Picasso y compris et les murs du bâtiment itou. Je ferai démonter tout pierre par pierre, repeindre l’extérieur en jaune moutarde et installer l’ensemble sur le bord du Grand Canal à Venise. Tout plutôt que le scandale jaillissant sur mon nom à cause d’un ticket de tombola et d’une mijaurée qui se prend pour Albert Londres et me jette un regard de défi tous les samedis !

 Je vous remercie de garder cette proposition secrète le temps que nous effectuions les transactions nécessaires.

 Veuillez agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées mais un poil énervées quand même. Je t’en foutrai, moi, de l’élève d’Ingres !

 Francis Carcopino, homme d’affaires et collectionneur d’art

P.S. Si vous voulez voir ce qu’est devenu votre tableau je vous joins une photo ci-dessous :

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