Bruno Martin sort de la banque. 18 h 01. La quarantaine bedonnante, costume gris bien coupé, cheveux  courts, joues lisses, le pas assuré. Bruno Martin vit seul dans un petit appartement au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble parisien du VIIe arrondissement. Il est entré à la banque après son BEP et y a fait carrière. Il est sous-chef de l’agence de la Rue des Polonais Sobres.

Ce soir, comme chaque soir, au retour du travail, il descend le petit escalier qui mène à la cave. Les cages sont posées à même le sol. Il y en a trois.  Ce sont des pièges. Un sourire illumine le visage poupin du banquier. L’une des cages est occupée.  Bruno s’en empare en la tenant éloignée ; il ne tient pas à souiller son costume.

Bruno se déshabille et prend une douche pendant que, sur sa gazinière, chauffe  une bassine d’eau. L’eau bout quand il sort de la salle de bains en peignoir éponge. Il se saisit de la cage et la plonge dans l’eau bouillante. Le rat ne se débat pas longtemps.  Bruno est content, c’est le second rongeur qu’il capture ce mois-ci et nous sommes le 12. Un vendredi ! Le meilleur jour.

Bruno quitte son peignoir. Nu, il se dirige vers le placard mural de l’entrée et en tire une grosse valise aux motifs écossais. Il en sort une tenue élimée et d’une saleté familière aux désœuvrés des quais de Seine, ceux qui dorment dans des cartons. Un bonnet de laine mité complète l’ensemble ainsi que des godillots éventrés.

D’un geste sûr, Bruno triture, au fond d’un bol, une mixture faite d’eau, de farine et d’argile verte du docteur Hausmann. Il s’en badigeonne le visage, le cou et s’en frotte les mains. Tout à l’heure, quand la pâte aura séché, elle se desquamera en plaques du meilleur effet.

Le rat mort dans sa poche, Bruno quitte son appartement sans allumer la lampe du couloir.

La file d’attente pour “Barry Lyndon” est impressionnante.  Carl est en permission ; sa petite amie, étudiante à Jussieu, lui a proposé un ciné. Carl a acquiescé même si la chambre de bonne de la demoiselle lui aurait mieux convenu après ces trois semaines  de promiscuité masculine en Alsace.

Sur le large trottoir, un clochard déambule. Il tient sa main droite enfoncée dans sa poche. Un couple, bras-dessous, bras-dessus, déambule. Le clochard, d’une saleté repoussante et visiblement atteint d’une vilaine maladie de peau, psoriasis ou pire, brandit brutalement un immonde rat crevé sous le nez de la jeune femme qui pousse un cri d’horreur. Son compagnon, recule en croisant le regard illuminé du clochard. La file d’attente du cinéma tressaillit légèrement. Le couple s’éloigne.

Une femme seule portant un cabas qu’on devine lourd s’annonce. Le manège du clochard se reproduit. La femme saute littéralement en l’air et pousse un cri. La file d’attente esquisse un sourire. Le guichet n’ouvre pas encore. Le rat crevé est sorti vingt fois de la poche du manteau aux reflets verdâtres. Maintenant, la file d’attente anticipe les réactions des passants accrochés par le jeu du malheureux. Parfois un homme tente de porter un coup à l’ignoble mais renonce quand il aperçoit la peau de son visage.

Le guichet va bientôt ouvrir. Le rat regagne la poche fatiguée du caban malodorant. L’homme s’approche de la tête de la file d’attente et tend la main. Carl calcule que trois cents personnes sont rassemblées sur ce trottoir, si chacun ne donnait qu’un franc même, à ce pauvre hère, il gagnerait en une demi-heure autant que lui en quatre mois de solde. Au fond de sa poche, les pièces jaunes qu’il a économisées pour payer les deux places de cinéma ne pèsent guère. Il refuse l’aumône au piteux amuseur. Le rat jaillit de la poche. L’amie de Carl se blottit dans ses bras. Le clochard hurle en brandissant son hideux trophée :
Quand on n’a pas les moyens, on reste à baiser dans sa piaule !
La tête de la file d’attente s’ébranle. Le montreur de rat poursuit sa quête. Derrière Carl et son amie, personne n’ose refuser sa pièce au vilain.

Le vendredi, en général, Bruno parvient à se faire ainsi jusqu’à cinq files d’attente. Au départ, il voulait économiser pour s’installer à son compte comme conseiller financier dans une ville balnéaire. Il aurait largement de quoi maintenant, mais il n’imagine plus de vivre sans cette montée d’adrénaline que lui procure son petit jeu, et puis, quelle autre ville que Paris peut lui offrir rats, discrétion, et aussi nombreuses et longues files d’attente ?