Le lion a pris le crayon jaune pour colorier les brandebourgs de son dompteur, le soleil sur la tête de l’Etat Louis XIV et des reflets dorés dans le pelage doux de la lionne qu’il aime ; ensuite il a remis le crayon dans la trousse.

 

La vierge a pris le crayon gris pour compter les dépenses du mois, écrire la légende sous les photos de l’album, décrire le contenu des pots de confiture, les stocks dans le garage et les résultats des sondages ; ensuite elle a remis le crayon dans la trousse car la vierge aime l’ordre, juste, injuste, peu importe, ce qui compte c’est le geste auguste du ranger rangeur.

 

La balance a tracé avec le crayon noir toutes les graduations qui lui permettront de peser entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, le sage et le fou. Elle a affublé Athéna de lunettes noires de chez Dior – la justice est aveugle – et remis le crayon dans la trousse transparente comme un Duralex sed lex..

 

Le scorpion a pris le crayon marron ; il a remué les excréments, il a fouillé dans les bas-fonds, il a tripoté l’âme humaine, psycha-canalisé le stade Bach-anal du psy. Il aurait bien aussi démonté le crayon pour voir si son âme était noire mais c’était l’heure d’aller au sexe et ça, pour le scorpion, c’est plus que primordial.

 

Le sagittaire a dessiné un ciel orange avec un dieu barbu et sage sur un nuage et des centaures un peu partout. Et puis avec le crayon vert il a affublé tout le monde de chapeaux de Robin des bois.

Orange et Vert ont ensuite rejoint leurs dix frères.

 

Le capricorne en bleu roi a barbouillé un ciel de nuit ; il a réservé au pochoir le contour de trois dromadaires et d’une étoile d’or dans le sommet du ciel. Il a remis le crayon bleu dans la pochette et depuis il attend le jour de la galette, de l’encens, de la myrrhe et des cadeaux royaux.

 

Le verseau d’un coup de crayon mauve a donné jour à une fusée qui l’emportera vers demain mais cela n’était qu’une esquisse et il a terminé son œuvre à la palette graphique sur son ordinateur. Les crayons de couleur, pour lui c’est dépassé et le mauve a repris sa place parmi la file des taxis.

 

Les poissons n’ont pas dessiné : perdus dans leur aigue-marine, ils ne voient que du bleu barbeau, de l’outremer ou du vert d’eau et ils deviennent cramoisis si par hasard vient se tremper la cuisse d’une nymphe émue.

 

Le bélier a colorié en rouge le camion des pompiers, en rouge l’étoile du char guerrier, en rouge la Ferrari du bel aventurier, le Bloody-Mary, la groseille, le chemisier de la flambeuse, le coquelicot, l’écrevisse, le cardinal et Andrinople. Il a vite manqué de papier et a remis le crayon rouge dans le chœur aligné de la petite armée.

 

Le taureau qui voulait un crayon sang de bœuf s’est contenté des teintes claires du queue de vache. Il a dessiné dans ces tons une robe avec de jolie taches pour sa compagne la vache qui mâche dans la verte prairie. Puis il est retourné se vautrer paisiblement sur son tas d’or – le taureau thésaurise, c’est bien co®nnu– et s’est remis à dormir sur ses deux oreilles de toréador, celles qu’il a gagnées quand il était vedette de corrida là-bas à Bilbao au pays blanc d’Espagne.

 

Les gémeaux n’ont pas trouvé les sept couleurs de l’arc-en-ciel (rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet) alors ils ont peint au pinceau ce décor digne de leur double ego.

- Je serai le soleil jaune » a dit l’un.

- Je serai la pluie grise » a dit l’autre et ils ont  tellement cru à l’arc-en-ciel de leurs paroles, aux mensonges de leur cinéma qu’ils se sont mis en quête du chaudron d’or qu’on trouve au pied de l’arche magique. Depuis, ils vivent ensemble séparés.


 

 

 

Et c’est donc le cancer, cette nuit, qui s’est relevé, funambule, somnambule et rêveur pour emporter le crayon rose avec lequel il peint la vie, la robe d’Isaure Chassériau et les accessoires kitchs de la poupée Barbie, les pétales des roses du jardin du Thabor, les bouquets de crevettes, le cochon tirelire, les maillots des baigneuses et la chair des Renoir. Et dans son délire qui dure il embraye sur des poèmes, célèbre la fête des fées, célèbre la fête des mères, la fête de l’éphémère et plus rien ne l’arrête sur son chemin d’ivresse verbale, tout tourne en rond autour de lui au point que les couleurs en un bel amas blanc se fondent, s’élancent et vont au ciel faire l’amas de nuages dans lequel il s’endort ; et le rose crayon, guérisseur d’insomnie, source de paradis, ami magique et protecteur du petit crabe nostalgique, il ne le rendra plus.

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