Un édifice en granit gris, posé sur un socle rectangulaire ; il est entouré de grilles. C’est une croix en relief dont le pied est enserré par une barque incurvée. Symboles sculptés dans la pierre, monument perdu sur les hauteurs de la côte, dans la solitude de la baie, fouetté de vents et d’embruns, en plein air et en plein ciel. Un mélange de rudesse et d’élégance, de noblesse et de bonhomie, aux confins indécis de la fantaisie et du pathétique, du truculent et du grandiose. Un calvaire à croisillons qui déploie sa silhouette complexe, suspendu entre ciel et terre. Il touche l’âme des rares visiteurs qui viennent humer l’air iodé, celui qui cingle le sang et hâle la peau....

Un jour funeste d’octobre 1943. Un bateau torpillé. Une lettre confiée à un marin rescapé et remise à la veuve du capitaine disparu. Quelques lignes pleines d’amour et une dernière volonté. En Bretagne, les paroles prononcées au seuil de la mort sont considérées comme des paroles sacrées ; la veuve passera plus de quarante années à se battre pour ces derniers mots. Disperser les cendres de son mari défunt depuis cette Croix des Marins, ce monument édifié au pied d’une mer qu’il aimait tant. Faute d’avoir retrouvé son corps, elle voulait inscrire son nom dans le granit. Il était déjà sur le monument aux morts face à l’église. Que de démarches et d’efforts en vain.

Un matin de décembre 1980. Cinq jeunes adultes, de la même lignée, accompagnés d’un ami graveur. Dans un gris pluvieux qui avait toute la tristesse d’un crépuscule, ils prirent en silence le chemin des douaniers. Ce que les Bretons appellent un « voyage de Purgatoire » à cause, sans doute, de l’aspect fantomal que prennent les lointains sous les ciels bas et troubles noyés d’eau. C’était un de ces jours où le vent hurle dans les branches décharnées, quand résonne dans le ciel chahuté le cri éperdu d’une mouette malmenée. Des embruns qui caressent les joues de leurs baisers salés et piquants. Et, par une échancrure des dunes, la Croix, dressée vers le ciel, comme un appel à l’éternel. Les cinq cousins, aussi entêtés que leur grand-mère, et leur ami, gravèrent dans la pierre la mémoire de leur aïeul. Une inscription que personne n’osa effacer.

Voilà, Cher Grand-Père inconnu,

Capitaine au long cours

Dont la vie fut si courte,

Ce monument est à toi.

En atteste cette épitaphe

Gravée dans le granit,

Un jour de tempête

Pour toujours face à ta mer....