Le soleil donne déjà dans le jardinet où courent des papillons zébrés.
 “Ding-dong !” La factrice signale toujours son passage d’un index facétieux.

L’homme, en pantoufles, de la démarche lente des vieillards au souffle court, remonte l’allée au bout de laquelle se tient la boîte aux lettres, jadis rutilante. Son pantalon de velours côtelé arrache aux lavandes des essences qu’il perçoit encore. Les odeurs plus subtiles lui sont désormais imperceptibles.

Excellente moisson ! Trois lettres. Impossible pour lui de discerner si l’une d’elles se pare de délicats parfums, mais sa vue — fort améliorée par des auxiliaires branchues — retient celle qu’il ouvrira en dernier. Une enveloppe bleu mistral ! Voici longtemps qu’il n’en a pas reçue.

Le petit banc de pierre s’offre à lui, mais il hésite à s’y asseoir.

“ Cher Monsieur Papistache, ne guettez plus l’arrivée de ma gourmette. Figurez-vous que la femme de ménage l’a retrouvée sous le lavabo du cabinet. Je suis navré de vous avoir créé ces angoisses — votre visage les trahissait — et je vous renouvelle mes excuses.
Pour les résultats de votre examen, nous avons toujours rendez-vous jeudi prochain à 15 heures.

Docteur Leroidec
Ancien interne des hôpitaux de Paris
Médecine du sport et proctologie

 
Le visage du vieil homme irradie, un tournesol oriente sa grosse tête crépue vers son sourire ; il s’assied. La première fois depuis trois jours.

La lettre du centre des Impôts est vite déchirée. Il l’attendait depuis plusieurs semaines, celle-ci.

“Cher Monsieur, bla-bla-bla...,

bla-bla-bla... nous avons réalisé que l’erreur venait de nos services. Mademoiselle bla-bla-bla... une erreur de débutante ( elle débute) bla-bla-bla... numéro de sécurité social de votre épouse bla-bla-bla... noté à la place du montant de vos revenus, bla-bla-bla... enverrons un rectificatif bla-bla-bla... veuillez agréer bla-bla-bla...

Bla-bla-bla...

trésor public bla-bla-bla...”

 

Libérée d’un poids colossal, la colonne vertébrale du bonhomme se redresse comme un arc. Il retrouve sa taille de jeune homme. Une merlette, affriolante, traverse l’air en sifflant hardiment.

La lettre bleue ! Le canif, à la lame effilée, quitte la poche du pantalon. Une écriture de femme ! On ne déchire pas une telle enveloppe. On l’ouvre avec précaution. Il ne reconnaît pas la patte des membres de sa tribu : filles, petites-filles ou amies des petits-gars.

“Cher Monsieur Papistache,

Vous m’avez oubliée, pas moi ! J’avais gravé, dans ma mémoire, votre nom et votre adresse si joliment calligraphiés sur le devant de votre boîte à lettres bleu mistral.

J’avais dix ans et je suivais Maman dans ses campagnes de prédication pour annoncer l'instauration prochaine du paradis sur la terre. C’est moi qui avais essayé de vous proclamer la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Maman était fière de me voir développer ses arguments. Je gagnais ma place auprès du Seigneur.

Vous nous aviez reçu si gentiment, si poliment, alors que souvent je recevais insultes ou mépris. D’emblée, vous nous aviez dit votre athéisme et à moi vous aviez déclaré : “Tu as l’air d’être une petite fille très intelligente. J’admire ton courage. Aujourd’hui tu défends la foi de ta maman, je te souhaite, une fois adulte, de pouvoir affirmer tes propres idées avec la même conviction. Bonne chance !”
Je sais que c’est à partir de ce jour que j’ai commencé à m’interroger sur les principes qu’on m’enseignait. J’ai continué longtemps à aller frapper aux portes. Devant chaque sonnette, en surimpression, je voyais votre belle écriture.

Vous imaginez que cela n’a pas été facile. Maman n’accepte pas encore ma décision, mais je suis patiente. Je crois que j’arriverai à lui montrer qu’une autre voie est possible.

Mon futur mari est doué de mille talents, je lui ai demandé de me fabriquer une jolie boîte aux lettres qu’il a peinte en bleu mistral ; nous l’installerons au bout de l’allée de notre maisonnette. Vous êtes le bienvenu. J’aimerais tant que ce soit vous qui écriviez nos deux prénoms sur la petite porte de bois...

Érika...

 
Il ne discerne pas si cette chaleur qui l’envahit, émane de l’intérieur de sa poitrine ou si c’est le soleil qui lui chauffe les omoplates. Il échafaude déjà un plan pour tenir en haleine sa doulce amie le plus longtemps possible.

— Épouse-Sautillante, viens donc t’asseoir sur le petit banc de pierre. Tu aimes toujours les belles histoires ?