Huit heures... Le marteau heurte les demi sphères moulées dans le métal et déchire le silence du petit matin...

A tâtons, ses doigts malhabiles, engourdis de sommeil, parviennent à stopper la sonnerie stridente. Sa masse osseuse jaillit du lit, enfile des charentaises et se dirige vers la cuisine... Il fait chanter le café noir sur le gaz et rince rapidement un bol qu’il extraie d’un amas de vaisselle grasse... Dix tasses et quelques sans filtres plus tard, il a enfin l’illusion de supporter le poids du monde.

Neuf heures. Il est revenu dans la chambre, a ouvert les fenêtres pour laisser l’air humide envahir son deux pièces. Les célibataires sont à la fois compositeurs, chefs d'orchestre et exécutants de symphonies méticuleuses : l’eau de la douche qui s’infiltre dans tous les recoins de sa personne, l'hésitation de la lame qui cherche un poil rebelle dans un repli du cou, le froissement soyeux du noeud de cravate, le frottement du chiffon sur le cuir usé des chaussures en rythment les cadences.

Dix heures, il boutonne son pardessus, ferme sa serviette en cuir noir, bistrée et culottée par des années de bons et loyaux services, et, en fermant à double tour la porte du palier, pose un cadenas sur l'intime. La cage d'escalier conserve la mémoire des ronflements et l'odeur rance des nuits de vieillards. Au rez-de-chaussée, la concierge catarrheuse grommelle en traînant deux poubelles vides sur un sol douteux. Il s'appuie sur le lourd battant de fer forgé et de verre dépoli.

Son véhicule l’attend fidèlement comme chaque matin. Au son de Beethoven, il se dirige avec languison vers son travail.

Onze heures, sa rêverie est brisée ; dans la densité poisseuse de la brume du jour, le bâtiment se dresse face à lui. Routinier, il gare sa berline sur un emplacement qu’il s’est réservé. Rapidement, il jette un coup d'œil aux panneaux d'information, prend son courrier et « blablatte » avec un collègue devant la machine à café. Ce matin, celle-ci ne sert que des cappucinos, une boisson « chimiricolorée » qui ne lui permet pas de sortir de sa léthargie.

Midi sonne.... dans la cohue, les cris et les rires, il tente de rejoindre son « antre » de travail : une pièce aux stores déchirés, une peinture d’un vieux jaune défraîchi, un bureau sur lequel s’entassent papiers et livres.... le vide se remplit d’une armée tumultueuse, bruyante et joyeuse. Les livres claquent sur le bois des tables de travail gravées par d'innombrables hiéroglyphes. Mais au fil des heures, les yeux sont ternes et les mines chiffonnées, tous sont transportés dans une torpeur nauséeuse. Deux heures passent (désolée Val... mais heure par heure, c’est long !....), interrompues par une cloche qui annonce l’heure du déjeuner....

Quatorze heures, il se dirige avec lenteur vers la salle de restaurant et s’installe au milieu de ses semblables. Il les écoute d’une oreille distraite et attend que la logorrhée se tarisse. Perdu dans ses pensées, il perçoit quelques sons, des ébauches de mots qu’il ne saurait déchiffrer. Le vacarme des discussions enveloppe son esprit, le cerne d’une enceinte de non-sens. Dans son assiette, la purée de pois chiches coagulée achève sa longue descente dans l'enfer de la fécule. Il sort respirer sous l'arcade, seule la braise de sa cigarette révèle sa présence.

Quinze heures, d’un pas lent, il entame les deux dernières heures (eh ! oui Val.... encore deux heures d’un coup !...) de sa journée. Des minutes qui s'émiettent, s'effritent dans un ennui implacable. Une journée agonisante comme les autres. Il est usé, lassé..... Les ans ne passent pas impunément…. Aujourd'hui pour lui, les marches sont plus hautes, les caractères d'imprimerie plus petits et son visage dans le regard des autres plus marqué. Sa voix tremble, le regard est perdu mais il continue à égrainer impassiblement son discours face à une assemblée apathique. Enfin, c’est terminé, il ramasse ses affaires et sa lassitude dans le tohubohu de la sortie.

Dix sept heures, il reprend le chemin du retour dans une brouillasse encore plus épaisse, retrouve le même emplacement qu’il avait quitté le matin. Avant de s’engouffrer dans l’immeuble qui sent le chou et le graillon, il remonte le boulevard englué dans la brume. Il se récite sa journée, une parenthèse de plus dans sa vie et les passants le considèrent de cet oeil goguenard que l'on jette aux débris urbains qui soliloquent et se donnent en spectacle. Encroûté dans ses habitudes, il entre chez son traiteur et choisit de la langue de veau qui croupit dans une sauce gribiche solidifiée...

Dix huit heures, il est de retour chez lui, pose sur la table de formica le plat préparé et mange sans véritable appétit. L’assiette sale est allée rejoindre ses semblables dans la cuvette débordante. Il s’installe dans l’unique fauteuil aussi craquelé que sa carapace, autour de lui, des livres et des journaux éparpillés, des couches de vêtements. Il sort des feuilles de sa sacoche, quelques niaiseries de plus qu’il va devoir lire.... Il se prend à rêver : encore quelques mois et ce sera fini.